doigt pointeLa culpabilité me semble – pour une raison que j’ignore – être la plus mal connue de nos émotions. Elle est aussi très mal vue, si j’en crois le nombre d’articles intitulés « cessez de culpabiliser ! », « 10 astuces pour ne plus culpabiliser » et autres « halte à la culpabilité ! » que je vois défiler sur les réseaux sociaux.

La culpabilité, une indésirable ?

Visiblement la culpabilité est une chose indésirable qui nous empêche de nous réaliser, d’être à la hauteur, de vivre tout simplement

Je dois avouer que, même si l’idée de cet article me trotte dans la tête depuis longtemps, je me suis décidée à m’y mettre suite à une discussion sur Facebook avec Marlène Schiappa de Maman Travaille (un excellent site pour l’égalité homme/femme soit dit en passant). Cette discussion portait sur la possibilité – ou non – de cesser de culpabiliser. Marlène a, suite à cette discussion, écrit un article que vous trouverez ici pour donner son point de vue au sujet de la culpabilité.

Voici le mien.

Peut-on cesser de culpabiliser ?

La culpabilité est très souvent traitée comme une simple construction intellectuelle, le résultat de croyances erronées. C’est ce que fait – très bien d’ailleurs – Marlène dans son article. Il suffirait alors de démonter ces croyances avec toute sa raison pour cesser de culpabiliser. Facile non ?

Ce qui revient, en résumé, à essayer de se convaincre soi-même que nous avons tort de ressentir ce que nous ressentons. Attitude qui s’avère en général à peu près aussi efficace sur le long terme que de dire à un dépressif que le bonheur est une décision, à un phobique qu’il n’a pas à avoir peur ou à une personne souffrant de TOCs qu’elle n’a qu’à arrêter ses rituels.

Pour ma part, je ne sais pas cesser de culpabiliser. Je sais éventuellement – et encore pas toujours ! – comment gérer ma culpabilité pour que la sensation désagréable s’apaise. Mais ça s’arrête là.

Car, quoi qu’on en dise, la culpabilité EST une émotion. Elle est le résultat de l’interaction entre moi – ma biologie, ma culture, mes apprentissages passés et un certain contexte. Elle n’est pas une décision ou une construction. Elle arrive spontanément sans que je puisse y faire grand chose. Les modalités d’expression émotionnelle, la place de chaque émotion sont fortement déterminées par notre culture. Et donc, dans certaines cultures, la culpabilité est plus ressentie, plus exprimée, et gérée de telle ou telle manière … Nous pouvons donc travailler sur la culture pour diminuer notre culpabilité mais il y a des risques que ça prenne quelques (dizaines) d’années.

Alors en attendant, on fait quoi pour notre culpabilité ?

La culpabilité arrive quand nous avons le sentiment d’avoir commis une faute à l’encontre de quelqu’un d’autre, que nous pensons avoir fait du mal à autrui.

La culpabilité est une émotion primordiale pour la vie en société : c’est grâce à la culpabilité que je m’excuse auprès de quelqu’un quand je lui marche sur les pieds sans le faire exprès (si je l’ai fait exprès, je ne ressens probablement que peu de culpabilité et je n’ai aucune envie de m’excuser J, du moins pas au moment où je l’ai fait … mais ce thème sera pour un autre article).

La culpabilité n’est donc pas un problème en soi. Au contraire ! Elle est une des façons possibles de se remettre en question et d’avancer. Pas la seule hein 🙂 …

Si la culpabilité est utile, où est le problème ? Comme souvent, la façon dont nous la gérons peut potentiellement s’avérer problématique.

La culpabilité est une émotion extrêmement douloureuse et désagréable à ressentir. C’est une émotion puissante.

Alors lorsque cette sensation se présente, nous cherchons vite vite à la faire disparaître !

Et la culpabilité nous pousse à REPARER, à essayer de faire quelque chose pour diminuer la souffrance que nous pensons avoir infligée à l’autre. Parce c’est comme ça qu’on fait cesser notre culpabilité : en diminuant/supprimant la blessure infligée à l’autre, en voyant que l’autre va bien. C’est plutôt bien foutu quand on y pense : je fais du mal, j’ai envie de réparer … Ca coince où alors ???

Donc nous nous précipitons pour réparer … Chouette non ?

Par exemple : Thomas minimise sa tromperie auprès de sa conjointe en lui disant que ce n’était qu’un coup d’un soir (avec la meilleure amie de sa femme) et qu’il n’avait pas de sentiments pour cette fille.

Ou encore : Martine se met en quatre auprès de sa famille et de ses amis chaque fois qu’elle pense ne pas avoir été « à la hauteur » avec eux.

Ces attitudes sont bien intentionnées et sont mûes par la culpabilité : Thomas et Martine cherchent tous les 2 à minimiser la souffrance ressentie par l’autre dans ces situations. Mais il y a un paramètre essentiel dans ces situations qui est oublié, dans la précipitation pour faire disparaître la méchante culpabilité : l’autre en question.

Est-ce que l’autre souffre réellement de la situation ?

Et si oui, de quoi a-t-il besoin comme réparation ?

En réalité, après vérification, les amis et la famille de Martine n’avaient aucun besoin qu’elle en fasse autant : ce n’était pas grave pour eux si elle oubliait de les appeler le jour de leur anniversaire ou si elle ne les invitait pas assez souvent. Ils la trouvaient même un peu étouffante parfois à être aussi insistante et aussi « attentionnée ».

La compagne de Thomas avait simplement besoin que Thomas reconnaisse qu’il avait agi « comme un con » et qu’il lui présente ses excuses … et qu’il lui assure, si jamais ça devait arriver à nouveau, qu’il la trompe fasse avec quelqu’un qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’en entende jamais parler !

C’est en se tournant vers l’autre, celui que nous pensons avoir blessé, que nous aurons le plus de chance de réparer. Rester bloqué sur soi et sur la façon que nous pensons être la bonne de réparer est nettement moins efficace … Lorsque nous nous sentons toujours coupable ou que l’autre continue à se plaindre, peut-être y a-t-il quelque chose que nous avons oublié en route.

Et quand nous culpabilisons à propos des enfants ?

Quand nous culpabilisons à propos des enfants, c’est plus compliqué, notamment lorsqu’ils sont petits : ils sont moins facilement en capacité de dire ce qu’ils ressentent vraiment et la façon dont ils vivent les choses. Et nous pouvons donc être moins facilement rassurés. Lorsqu’ils sont en âge de s’exprimer, on peut leur demander leur sentiment sur ce qu’il se passe.

Mais quand ça ne suffit pas et qu’on culpabilise toujours ?

Mathilde, maman de 2 enfants en bas-âge culpabilise beaucoup :

– Lorsque je prends du temps pour moi, me dit-elle, les enfants pleurent et hurlent, c’est affreux. Alors je culpabilise de leur imposer ça. Mais si je ne prends pas ce temps, alors je deviens exécrable avec eux très rapidement. Et alors je culpabilise.

– Et vous culpabilisez plus quand ils se sentent mal en votre absence ? ou quand vous leur hurlez dessus ?

– Plutôt quand je leur hurle dessus parce que j’ai vraiment peur que ça leur fasse du mal sur le long terme. Mais ça me fait aussi très mal quand ils hurlent quand je pars. J’ai peur qu’ils se sentent abandonnés, même si après quelques temps après que je sois partie, ça va mieux.

– Je ne sais pas s’il y a une solution qui est meilleure que l’autre. S’il n’y avait pas d’autres possibilités, entre ces 2, quel est le risque que vous sentiriez le plus prête à assumer, pour lequel vous vous sentiriez le plus en capacité de gérer si jamais les effets néfastes se manifestaient à l’avenir ?

Mathilde a fait son choix, qui n’est peut-être pas celui que vous feriez. Mais c’est celui qui lui semble le moins pire à elle.

Face à un choix, il est fréquent de culpabiliser. Nous sommes persuadés d’avoir fait le mauvais choix, l’autre option aurait été meilleure évidemment.

Il existe peut-être une option idéale pour tous nos choix, une solution qui rendra tout le monde heureux et pleinement satisfait. C’est possible.

Mais je dois bien reconnaître que je ne l’ai encore jamais trouvée ni à titre personnel … ni même pour les gens que j’accompagne (peut-être que je ne suis pas très compétente après tout …). Cette constatation ne doit pas être une excuse pour se dire qu’on fait ce qu’on veut et qu’on ne se pose pas de questions. Elle est simplement le constat que gérer sa culpabilité, c’est aussi – et souvent – assumer de prendre des risques, d’y aller même avec un peu – et des fois beaucoup ! – la boule au ventre et des questions plein la têteet prendre des risques sans avoir la certitude que tout va bien se passer et voir comment les choses vont évoluer.

Alors quand elle arrive, invitez donc la culpabilité à votre table et écoutez-la bien : ce qu’elle vous dit c’est :

Ne cherche pas à me chasser : je suis là pour t’aider à bien faire, à être attentif à l’autre, pas à le réconforter à tout prix

(Et si vous avez la baguette magique pour ne plus ressentir de sensations désagréables faites-moi signe 🙂 … )

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  1. Je trouve bizarre que l’on puisse écrire que lorsque l’on a – selon votre exemple – marché involontairement sur le pied de quelqu’un ce soit le sentiment de culpabilité qui nous amène à nous excuser.
    Pour moi, il y a deux raisons qui peuvent nous amener à le faire : l’empathie et la peur des représailles : l’excuse neutralise l’agressivité de l’autre induite par la douleur ressentie.
    Si l’on se sent coupable de quelque chose d’involontaire ce serait plutôt parce que l’on a transgressé une régle de bienséance et que notre image de soi en est écornée. Cependant les excuses n’ont aucun effet sur la douleur ressentie par l’autre ni sur le préjudice commis si nous avons cassé un objet de valeur, elles amènent juste l’autre à répondre s’il est lui aussi « bien élevé » : « ce n’est rien » même s’il pense et/ou ressent le contraire…

    Par contre, faire de la peine à un enfant nous atteint dans l’amour que nous éprouvons pour lui car alors nous ressentons sa souffrance dans nos tripes et nous éprouvons le besoin intense de réparer.
    Il ne me semble pas que cela soit vraiment un sentiment de culpabilité, c’est plutôt une projection, une identification, un partage, un chagrin à deux : « j’ai mal de t’avoir fait mal parce que je t’aime » et tenter de trouver une solution réparatrice devient prépondérant.

    Dans tout sentiment de culpabilité intervient la notion de faute qui ramène dans notre culture à la faute primordiale et ce qui pourrait être perçu comme une erreur réveille en nous cette mauvaiseté qui serait consubstantielle à notre condition humaine.
    C’est peut-être une émotion mais, – comme la colère -, c’est une émotion secondaire, parasite, qui pervertit notre relation aux autres. Car nous en voulons aux autres de ressentir ce sentiment qui écorne notre image positive de soi.

    A quoi sert de se sentir coupable si, sachant que nous allons faire souffrir quelqu’un, nous continuons notre action ? A nous faire sentir « bon/nes » parce que nous éprouvons ce sentiment ? A nous dédouaner par le malaise qu’il nous procure du tort que nous lui faisons ?
    Si nous savons, comme cette mère qui laisse son enfant en larmes que nos actes vont provoquer une souffrance en l’autre, ne vaut-il pas mieux écouter cette souffrance, la mettre en mots, rassurer, et faire confiance dans la capacité de l’enfant, nourri par notre empathie sincère, à la surmonter après notre départ -si l’on est assurée de le laisser entre de douces mains consolantes – plutôt que de ruminer notre mauvaise conscience ?
    Si ce que l’on fait nous est nécessaire pour le bien-être même de l’enfant pourquoi se sentir coupable et gâcher ainsi le plaisir que nous jugions nécessaire de prendre loin de lui ?

    Je trouve donc personnellement ce sentiment de culpabilité très pervers, masochiste et sans objet. Il nous empêche de nous excuser honnêtement par empathie en en faisant un devoir.
    Et en éducation il n’y a rien de pire que le « dis pardon » que l’on impose aux enfants dès le plus jeune âge qui leur fait ressentir de la rancœur pour l’autre et tue dans l’œuf toute velléité d’apparition de l’empathie à son égard…

    • L’empathie est la base de la culpabilité. Si je peux imaginer ce que l’autre ressent, alors je peux me sentir coupable de lui avoir fait du mal. Sans empathie pas de culpabilité. Mais on peut avoir de l’empathie sans culpabilité.
      La peur des représailles n’est pas de la culpabilité : je ne pense pas avoir commis de faute mais il y a risque de conséquences désagréables pour moi. Je m’excuse, non pour réparer, mais pour m’éviter des problèmes. C’est l’inverse de la culpabilité.
      C’est exactement pour ça qu’exiger de demander pardon n’a aucune valeur : soit l’enfant comprend qu’il a commis une faute en faisant mal et alors il s’excuse spontanément. Soit il s’excuse par peur des conséquences mais ne ressent aucune culpabilité.

      L’image de soi écornée correspond à la honte et non à la culpabilité. La culpabilité est en relation avec l’autre, la honte en relation avec soi. Les 2 sont souvent mêlées bien sur mais elles ne nous poussent pas à faire la même chose. La honte va plutôt nous pousser à cacher ce que nous avons fait, la culpabilité à chercher à réparer.

      Quant à savoir « à quoi sert de se sentir coupable ? » et à se dire que la culpablité est perverse, masochiste et sans objet, ça n’aide pas : la culpabilité est là ou elle n’est pas là. Se dire ce genre de choses est une tentative pour discréditer la culpabilité et se dire qu’on a tort de ressentir ce qu’on ressent. Ce n’est pas en me disant qu’elle est malvenue que je vais la faire partir, comme toutes les sensations. Mieux vaut donc apprendre à la gérer de façon plus efficace.

  2. Bonjour,

    Merci pour cet article sur un sujet intéressant, je vous suis depuis quelques mois.
    D’après cet autre site que je connais depuis quelques années la culpabilité n’est pas exactement une émotion : http://www.redpsy.com/guide/culpabilite.html
    Mais je pense qu’elle a son rôle à jouer effectivement. Je suis bien d’accord au sujet de la réparation qui doit être en cohérence avec le ressenti de l’autre, mais vos premiers exemples (Thomas et Martine) ne sont du coup pour moi pas une réparation, plutôt des tentatives d’étouffement de la culpabilité.

    MystEre

  3. Bonjour, vous faites allusion au cas où on écrase les pieds du voisin volontairement, et promettez un autre billet… J’ai TRES hâte de le lire!!! J’ai en effet l’impression que l’ont est en fait souvent dans ce cas de figure: on ne fait pas exprès de faire mal, mais en fait si, quand-même un peu… Et personnellement, je crois que je culpabilise lorsque j’ai l’impression de l’avoir fait un peu (ou beaucoup) exprès. Parce que sinon, il n’y a même pas de quoi culpabiliser à mon sens…
    Et ça se complique encore lorsqu’on estime que quelqu’un nous a fait du mal et qu’on attend une réparation, alors et que l’autre l’a justement fait exprès… On sort bien sûr de la notion de bienveillance, mais hélas dans des relations déjà bien malmenées (comme ma relation de couple par exemple), j’ai l’impression qu’on est plus souvent en train d’essayer de se faire du mal, par colère, tristesse, déception… Comment sortir de l’engrenage???

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