14.08.10 fille questionLisa,

J’ai écouté l’émission de Claude Halmos et Emmanuele Daviet sur France Inter samedi matin. Si tu l’as ratée, tu peux la réécouter par ici :

J’ai voulu, comme je l’ai fait les semaines précédentes pour les questions qui ont été posées à l’antenne, proposer une autre réponse. Si ça t’intéresse, tu peux retrouver mes réponses aux  autres « Dis pourquoi » par ici.

La question que tu as posée à une amie de tes parents était

Dis pourquoi papa et maman parlent toujours de travail ?

Cette amie t’as donné une réponse intellectuelle et rationnelle qui ne t’a apparemment pas satisfaite. Ce que je trouve parfaitement logique. Parce que ce n’est sans doute pas le fond du problème pour toi …

Quand les enfants parlent en langage codé

Comme le dit Claude Halmos, les enfants parlent en langage codé. Comme les adultes !

Car oui, Lisa, nous parlons tous plus ou moins en langage codé une bonne partie du temps.

Par exemple, quand je dis à mon mari « tu as encore beaucoup de travail ? », en réalité, la quantité de travail qu’il a à faire ne m’intéresse pas vraiment. Ce que je veux savoir au fond, c’est quand il sera à nouveau disponible pour moi. Ou simplement lui faire comprendre qu’il me manque et que je suis triste qu’il ne soit pas là plus tôt ou plus souvent.

On peut essayer de limiter cette communication codée, la communication non violente aide pour ça. Mais ce n’est pas simple et nous n’y arrivons pas tout le temps.

Il est donc important d’apprendre à décrypter ces messages codés. Ca aide beaucoup pour la vie d’adulte d’être entrainé à ce décodage, à la fois pour mieux se comprendre soi-même et pour mieux comprendre les autres.

C’est là où les adultes ont un rôle essentiel à jouer Lisa. Ils peuvent aider les enfants à mieux comprendre la communication entre les êtres humains !

Pour cela, au lieu d’essayer d’interpréter ce qui se passe à la lumière de leur vision d’adultes, ils peuvent simplement te poser la question :

Tiens, ça a l’air de t’embêter qu’ils fassent ça …

Et cela t’aurait probablement permis de formuler plus précisément ton ressenti de la situation. Tu aurais pu dire quel était le problème que cela te posait à TOI, Lisa.

Et alors, l’amie de tes parents aurait probablement pu te donner une réponse plus satisfaisante pour toi. Cette façon de poser des questions, ou même simplement de constater ce que tu montres s’appelle « l’écoute active ». C’est très utile de connaitre cet outil et de savoir l’utiliser. J’en ai déjà parlé à de nombreuses reprises sur ce blog mais j’aime particulièrement cet article qui montre qu’on peut arriver à un bien meilleur résultat en écoutant un enfant qu’en le grondant ...

Certains sujets de conversation ne concerneraient pas les enfants

Pour te dire la vérité Lisa, j’ai beaucoup de mal avec l’attitude préconisée dans l’émission qui est de dire à l’enfant que certaines choses ne le concerne pas et de le « remettre à sa place ». Cette attitude véhicule un message codé extrêmement négatif qui ressemble à « tu n’es pas apte à partager nos conversations » que l’enfant interprète généralement comme  » mes parents ne m’aiment pas ». C’est particulièrement vrai si tu te sens exclue des conversations ou si tu es inquiète pour tes parents.

Cette attitude ne tient absolument pas compte de la façon dont tu vis les choses et je trouve ça très dommage.

D’abord parce que ça aggrave le sentiment douloureux que tu vis visiblement dans cette situation. Ensuite parce que du coup, les adultes passent complètement à côté du problème que tu rencontres et ne peuvent donc pas t’aider à le surmonter. Ce qui ne peut que renforcer la difficulté que tu ressens : non seulement tu as un problème mais en plus, les personnes les plus proches de toi ne te comprennent pas.

Claude Halmos émet aussi l’hypothèse pendant l’émission que les enfants supportent mal que leurs parents aient une vie en-dehors d’eux.

Ce que je n’ai jamais constaté dans les accompagnements que je fais, ni même avec mes propres enfants.

Les enfants sont ravis que leurs parents aillent bien, aient un couple qui fonctionne bien, un travail qui leur plait et une vie sociale épanouie. A condition que cela ne les fasse pas souffrir eux. Si la vie sociale, le travail ou le couple amène un parent à faire des choses qui blessent l’enfant, alors l’enfant va réagir en essayant de faire cesser cette situation. Cela parait logique non ?

Je te donne un exemple : je travaille beaucoup et je suis souvent absente ou peu disponible. Mes enfants me disent parfois « c’est bon maman, tu poses ton ordinateur et tu viens jouer avec nous ! » ou bien ils râlent « encore !!! » si je sors mon ordinateur pendant les vacances. Ce qu’ils me disent, ce n’est pas qu’ils voudraient que j’arrête de travailler et que je ne m’occupe que d’eux.

Non, pas du tout (je crois même que si ça arrivait, ça les énerverait carrément que je sois toujours là !!!). Non, ce qu’ils me disent c’est « maman, quand tu es avec nous, on a besoin que tu sois vraiment avec nous » parce que ça leur montre que j’aime passer du temps avec eux et donc que je les aime !

Quand je les écoute et que je pose mon ordinateur, ils me proposent souvent des compromis « on fait une partie de ça et après tu peux travailler un moment pendant qu’on regarde la télé« .

Quelle est la question derrière la question ?

Ca, c’était pour t’aider mieux comprendre ce qui fait que la réponse de l’amie de tes parents n’a pas été satisfaisante pour toi : elle ne répondait tout simplement pas à la vraie question et ne correspondait à pas à ce que tu ressentais.

Je reprends mon exemple avec mon mari : si, quand je lui demande s’il a encore beaucoup de travail, il me répond « j’ai encore 3 messages à envoyer, 2 coups de téléphone à passer et 1 dossier à finir », il répond à ma question de façon rationnelle, comme l’a fait l’amie de tes parents avec toi.

Mais cette réponse – bien que parfaitement juste – ne me satisfera pas puisqu’elle ne répond à ma vraie question qui « quand seras-tu disponible pour moi ? »

Visiblement tu supportes mal que tes parents parlent de travail.

Claude Halmos, comme beaucoup de psychanalystes, fait l’hypothèse que c’est parce que tu veux TOUT et que tu veux être toute puissante et occuper toutes les places. C’est une théorie fréquemment répandue que je ne partage pas du tout.

Pour ce qui est de ta situation Lisa, je fais donc d’autres hypothèses que celles qui ont été émises pendant l’émission sur France Inter :

  • Peut-être que tes parents sont tout simplement passionnés par leur boulot. Et que, du coup, s’ils en parlent entre eux sans te permettre de participer, tu te sens exclue de cette chose tellement intéressante pour eux. Et si certains y voient là une volonté de toute puissance, je n’y vois moi que l’envie de partager un peu de plaisir avec des gens qu’on aime. Et dans ce cas, ils pourraient simplement te parler de leur travail, t’expliquer ce qu’ils font, …
  • Ou bien que tes parents sont stressés, fatigués, énervés à cause de leur travail. Et tu es triste de les voir comme ça. Tu aimerais alors juste les aider à aller mieux. C’est fréquent chez les enfants. Et si certains y voient là une envie d’occuper une place qui n’est pas celle d’un enfant, je n’y vois, moi, que le désir d’aider des gens qu’on aime. Et dans ce cas, ils pourraient simplement chercher à gérer leur stress d’une autre manière qu’en parlant de ce sujet lors des repas? Ca pourrait aussi les aider à être moins stressés d’ailleurs …
  • Ou bien tu as peut-être le sentiment qu’ils parlent du travail pour éviter de parler entre eux ou pire, pour éviter de parler avec toi. Si tu es dans cette situation, c’est très douloureux pour toi car tu te sens alors rejetée et tu as peur de ne pas être aimée. Et dans ce cas, ils peuvent parler de leur travail avec toi, ou d’autres choses qui t’intéresseraient ou bien te proposer de les laisser parler de ça au moment du repas parce que c’est important pour peux mais te proposer une autre activité à un autre moment.

Dans tous les cas, tu as de bonnes raisons de poser cette question. Et tu cherches à résoudre un problème en la posant. Il ne s’agit donc pas de répondre à cette question mais bien plutôt de chercher à la préciser.

Ce que je constate, c’est que les enfants cherchent généralement à coopérer avec les adultes, et non à s’opposer : ils essaient de les aider à résoudre leurs problèmes, aussi bizarre et étrange que cela puisse paraitre. Et peut-être que, dans cette situation, c’est aussi tes parents que tu essaies d’aider s’ils sont stressés par exemple.

Mais il n’y a que toi qui pourrais nous dire quel est vraiment le fond du problème.

Et seuls tes parents pourrait t’aider à résoudre ce problème.

Et pour t’aider, ils devront probablement changer de comportement dans certaines situations.

Ce que nous faisons crie plus fort que ce que nous disons.

J’insiste lourdement sur le fait de changer de comportement …

Je trouve particulièrement violent de poursuivre un comportement mal vécu par un enfant, simplement en lui donnant des explications rationnelles du genre « je ferai ça avec n’importe quel autre enfant, ce n’est pas contre toi, c’est juste que c’est ma façon de fonctionner ».

Ce que nous faisons – nos actes, nos comportements, … – crie plus fort que ce que nous disons – nos mots, nos paroles, …

Donc si tes parents continuent à se comporter comme ils le font actuellement sans rien changer, ils ne feront que renforcer tes sentiments  à l’égard de leur travail, à l’égard d’eux et à ton propre égard et donc renforcer le problème.

Le plus efficace pour t’aider me semblerait donc d’inviter tes parents ou l’amie de tes parents à te poser des questions plutôt qu’à te donner des réponses, à t’écouter plutôt qu’à te cadrer … pour mieux comprendre où tu en es et ce que tu attends d’eux.

Et cela s’applique aussi aux moments de crise qui sont abordés en fin d’émission !

Peut-être aussi que tes parents ont besoin de souffler …

Parfois les parents ont une vie trépidante, stressante, avec beaucoup de choses à faire. Et ils vivent parfois les sollicitations de leurs enfants comme une charge supplémentaire, un stress en plus. Ce qui est dommage mais compréhensible. Ca m’arrive aussi de penser ça quand mes enfants me sollicitent des fois et que j’ai juste envie de souffler. Du coup, ils disent à leurs enfants de leur foutre la paix (si, si ça arrive de dire ça !). Sauf que les enfants ont besoin des parents et continuent donc à les solliciter de plus belle …

Même si je peux parfaitement comprendre les coups de ras-le-bol qui amènent les adultes à dire cela, je crois que dire aux enfants qu’ils doivent nous laisser respirer comme c’est suggéré dans l’émission, c’est les traiter comme des adultes qu’ils ne sont pas. Cela ne leur est pas accessible : si les enfants sollicitent leurs parents, c’est généralement parce qu’ils ne se pensent pas capables de gérer la situation qui se présente à eux sans l’aide de leurs parents. Ce qui est souvent faux d’ailleurs … mais ils ont justement besoin d’aide pour le réaliser :-).

A ce sujet, Lisa, tu peux donner à lire à tes parents cet article – « quand nous attendons de nos enfants qu’ils se comportent comme des adultes » – qui devrait leur donner des pistes intéressantes.

D’une manière générale, je constate souvent que c’est en cessant la lutte CONTRE nos enfants et en coopérant AVEC eux qu’on obtient les meilleurs résultats POUR EUX et POUR NOUS les adultes.

J’invite donc encore une fois tes parents à discuter de ce sujet avec toi pour mieux comprendre et mieux agir avec toi et non contre toi.

Photo Credit: greekadman via Compfight cc

Pour aller plus loin :

  • Un autre article où j’explique que le pourquoi est rarement une question pertinente à poser aux enfants : « Mais pourquoiiiiii …. »
  • quelques livres (liens sponsorisés) :

  1. Vos réponses sont exceptionnelles Sandrine ! Vous avez vraiment un talent réel pour comprendre les enfants et partager, de façon claire, vos opinions avec nous. Merci pour ça. 🙂

    PS : Dites, ce devrait être vous sur France-Inter… 😉

    • Merci Jean Philippe ;-).
      Je dois dire que, en plus de mon travail qui consiste justement à faire ce genre de décryptage avec les enfants et leurs parents, je bénéficie à domicile de l’entrainement intensif de 2 petits coachs personnels qui se font une joie de me fournir des occasions de m’exercer 😀 !

      Quant à France Inter, c’est à eux qu’il faudrait le dire 😛 …

  2. cloreen a dit :

    Tout à fait d’accord, j’ai ajouté ma pierre à celle de Jean-Philippe. Je n’ose même pas écouter les émissions en question tellement on dirait à vous lire que ça va me faire du mal (enfants qui veulent être touts-puissants, qu’il faut remettre à leur place, etc).

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