La question de Léo : pourquoi on est obligé d’aimer sa soeur ?

conflit entre enfantsComme tout l’été, j’ai écouté cette émission de France Inter « Dis pourquoi » où Claude Halmos répond aux questions qui lui sont posées par les enfants (ou par les adultes qui ne savent pas comment répondre aux enfants).

Cette fois-ci, je reprends la question qui a été traitée le 26 juin 2014 – oui je sais, je suis en retard ! – et qui a été posée par Léo, 7 ans :

Pourquoi on est obligé d’aimer sa soeur ?

Retrouvez la réponse de Claude Halmos  à cette question dans le replay de l’émission sur France Inter ici (c’est intéressant de l’écouter en complément de ma propre réponse) :

Et bien déjà, je crois qu’il est important de dire aux enfants qu’on n’est pas obligés d’aimer ses frères et soeurs. Qu’on doit les respecter comme des êtres humains (et donc en théorie ne pas leur faire de mal) mais qu’on n’est pas obligés de s’aimer juste parce qu’on est de la même famille.

Certains d’entre vous ne seront peut-être pas d’accord sur ce point. Mais je crois que rendre l’amour obligatoire est un excellent moyen de provoquer la haine …

Imaginez qu’on vous demande d’aimer absolument quelqu’un que vous trouvez pénible, agaçant, irrespectueux. Qu’on vous demande d’être gentil avec lui en toutes circonstances, de ne pas montrer que vous n’êtes pas content de lui, … Comment vous sentiriez-vous ?

D’abord probablement très agacé. Ensuite cela vous focaliserait certainement sur tous les défauts de cette personne : vous ne verriez principalement plus que ce qui vous pose problème. Et plus vous ferez des efforts pour être gentil avec cette personne, plus vous auriez l’impression qu’elle n’en fait pas d’équivalents de son côté pour se rendre aimable. (J’ai déjà parlé de l’effet contre-productif du fait de se forcer à faire quelque chose dans « Comment maintenir une relation harmonieuse avec mon mari quand je me force à avoir des relations sexuelles avec lui »). Ce qui ne fera que renforcer votre désamour, voire vous conduire à la haine. C’est la même chose pour les enfants.

Il me semble tout à fait vrai que les enfants se sentent coupables de ne pas aimer leurs frères et soeurs quand cela arrive … mais c’est encore plus vrai justement si on leur a fait croire qu’aimer son frère ou sa soeur était obligatoire. Et nous faisons parfois passer ce message de façon bien involontaire comme nous allons le voir.

Les inquiétudes des parents

Les inquiétudes des parents face au désamour d’un enfant face à un autre enfant de la fratrie peuvent être liées à plusieurs facteurs comme :

  • Les parents peuvent avoir peur que la situation empire et que la violence s’installe entre les enfants
  • Les parents peuvent penser qu’ils ont fait quelque chose de travers dans l’éducation de leurs enfants qui les a amenés à se détester
  • Les parents peuvent penser que leur enfant est anormal de penser ça

Dans tous les cas, ces peurs sont légitimes et elles permettent justement aux parents de se poser de bonnes questions : que puis-je faire pour que les choses changent ?

Et pour cela, mieux comprendre ce qui se passe est essentiel …

Ce qu’un enfant ressent face à son frère ou sa soeur

Un frère ou une soeur – petit ou grand – est parfois très agaçant : il abime nos jouets, il prend du temps à nos parents, …

Se sentir énervé et frustré, avoir envie de lui faire du mal ou de le voir disparaitre – au moins temporairement – sont donc des réactions logiques et légitimes. Il est évident que l’enfant a besoin de comprendre qu’il ne peut pas passer à l’acte et faire réellement du mal à son frère ou à sa soeur.

Il est souvent aidant pour les enfants de les aider justement à mettre des mots sur ces sentiments pour dépasser la dimension émotionnelle et pouvoir agir rationnellement (voir l’article sur « le ballon émotionnel » à ce sujet)

Quand l’enfant dit « je déteste ma soeur » ou « je voudrais qu’elle soit morte », reformuler son message implicite :

ah tu es fâché à ce point-là contre elle !

lui permet de formuler les reproches qu’il a à lui faire. L’adulte pourra alors mieux comprendre quel est le problème et réagir en conséquence.

L’enfant ne sait pas forcément comment formuler son émotion autrement. Si on lui interdit de formuler des reproches en disant par exemple

ne dis pas ça ! C’est ta soeur !

il peut comprendre que son sentiment est mal venu alors que c’est juste son expression qui n’est pas suffisamment claire pour l’adulte.

Les jalousies et rivalités dans la fratrie

Il serait aussi particulièrement intéressant de savoir dans quel contexte Léo a posé cette question au sujet de sa soeur. Que s’était-il passé ? Comment est-il en relation avec sa soeur d’une manière générale : était-ce juste une question de curiosité ou bien y a-t-il de son côté des tensions, des soucis, de la jalousie ?

L’autre enfant – ainé ou cadet – ne constitue un problème que s’il semble être un obstacle à ma satisfaction. Dans ce genre de situations, les enfants remettent rarement en question les comportements de leurs parents. Ils ne (se) diront pas que leurs parents pourraient s’occuper d’eux mieux ou différemment. Et ils ne le formuleront pas sous cette forme. Les enfants pensent généralement que leurs parents font du mieux qu’ils peuvent et ne cherchent pas comment leurs parents pourraient faire mieux. Ils vont plus facilement rejeter la faute sur leurs frères et soeurs s’ils se sentent délaissés par leurs parents. Et le dire de cette façon-là. D’où parfois des récriminations sur les frères et soeurs, ce que nous appelons de la jalousie ou de la rivalité alors qu’il ne s’agit en fait que d’une façon de dire qu’ils se sentent mal aimés.

Justifier les différences de traitement par la place dans la fratrie

Donner des explications rationnelles et basées sur la place dans la fratrie, comme le propose Claude Halmos dans l’émision, n’est absolument pas rassurant pour un enfant. L’enfant est souvent ambivalent par rapport à sa position dans la fratrie. Il perçoit les avantages et les inconvénients de sa position … mais il perçoit aussi les avantages et les inconvénients de la position du frère ou de la soeur.

De plus, il n’a pas demandé à être le plus grand, le plus petit ou celui du milieu. Tout argument basé sur ces considérations sera généralement perçu comme injuste par l’enfant et provoquera chez lui l’impression qu’il n’est pas compris par ses parents.

S’il a le sentiment qu’en étant plus grand (ou plus petit), il a plus d’inconvénients que d’avantages, rien de ce que pourront dire les adultes ne pourra le rassurer sur ce point. Ces arguments rationnels ne répondent absolument pas à la question émotionnelle qui sous-tend leur demande.

Si les adultes disent qu’ils aiment l’enfant mais qu’ils ne changent pas leurs actes, l’enfant continue à se sentir délaissé. Il se sent en plus trompé par ses parents qui essaient de lui contredire leurs propres actes !

Ce sont les ACTES des adultes qui vont le rassurer, non leurs mots. Si les adultes changent leur façon d’être en relation avec lui, alors l’enfant pourra vivre une expérience différente qui va l’aider à voir les choses autrement.

D’où l’importance de comprendre ce qui amène un enfant à poser ce genre de questions : a-t-il l’impression de ne pas pouvoir dire ce qu’il ressent ? A-t-il l’impression que son frère ou sa soeur est un obstacle à une bonne relation avec ses parents ?

Pour cela, il est primordial que l’enfant puisse exprimer ses sentiments désagréables à l’encontre de ses frères et soeurs sans avoir peur de se faire gronder ou punir à ce sujet. Sinon il va rapidement se censurer tout en continuant à ressentir, ce qui ne va faire qu’amplifier le problème.

Pour aller plus loin – le sujet de la fratrie étant très vaste – je vous invite à écouter l’émission sur les jalousies et rivalités dans la fratrie que j’ai animée en juin 2014 sur Bugey Radio. Un article à ce sujet est en préparation, je le mettrai en lien dès qu’il sera rédigé.

Emission « Entre Nous » sur Bugey Radio sur les jalousies et rivalités dans la fratrie

Si vous souhaitez que ce type de discours soit plus souvent abordé dans les médias, n’hésitez pas à relayer cet article ;-).

Et retrouvez tous les articles de la série « Dis Pourquoi » par ici.

Photo Credit: Sharon Mollerus via Compfight cc

Pour aller plus loin, quelques livres :

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5 Responses to “La question de Léo : pourquoi on est obligé d’aimer sa soeur ?”

  1. Marie Says:

    Merci pour cet article (et l’extrait de Bugey radio) qui va venir illustrer une conversation eue avec beau-papa hier, qui se sent un peu perdu face aux rivalités chez ses petits-enfants. J’attends avec impatience le prochain article.

  2. Pourquoi on est obligé d’aimer sa ... Says:

    […]   […]

  3. Pourquoi on est obligé d’aimer sa ... Says:

    […] Et bien déjà, je crois qu’il est important de dire aux enfants qu’on n’est pas obligés d’aimer ses frères et soeurs. Qu’on doit les respecter comme des êtres humains (et donc en théorie ne pas leur faire de mal) mais qu’on n’est pas obligés de s’aimer juste parce qu’on est de la même famille.Certains d’entre vous ne seront peut-être pas d’accord sur ce point. Mais je crois querendre l’amour obligatoire est un excellent moyen de provoquer la haine …  […]

  4. Les relations de jalousie entres frères et sœurs. | De tout et de rien lila may Says:

    […] http://blog.scommc.fr/la-question-de-leo-pourquoi-on-est-oblige-daimer-sa-soeur/ […]

  5. S Comm C, le blog » Blog Archive » ... Says:

    […]   […]

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