L’amant secret

Source : Christi Nielsen (http://www.flickr.com/photos/christinielsen/) - Licence Creative Commons (http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/)

Elle a 20 ans, 30 ou 50. Elle est plutôt jolie, même si elle ne partage pas cet avis. Elle veut rester mince, garder la ligne, garder le contrôle.
Elle est généralement raisonnable et sage. Souvent elle est seule, mais pas toujours.
Elle est un peu gênée de venir me voir, ne sachant trop par où commencer. Elle a un peu honte à vrai dire.

Mais petit à petit, pas après pas, elle se livre, elle me dit. Elle me dit la souffrance, la gêne, l’étouffement :

Sois sage

Sois à la hauteur

Elle prend en charge, elle assure …

Elle prend en charge, assure, s’occupe des autres. Souvent elle fait et elle se tait, même si elle ne trouve pas ça normal. Elle a comme une envie de se révolter qui lui tord le ventre mais elle ne sait pas comment s’y prendre. Elle a peur qu’on ne trouve pas ça normal, qu’on la trouve « chiante », un peu trop exigeante. Et en même temps, elle trouve que les autres abusent, qu’ils ne sont pas à la hauteur.

A certains moments tout va bien. A d’autres c’est dur.

Quand la pression au travail se fait trop forte, qu’on lui en demande beaucoup et qu’elle assume malgré tout,
Quand elle est trop triste d’être seule le soir,
Quand on ne lui dit pas merci pour tout ce qu’elle fait,
Quand le boucher met 100g de plus que ce qu’elle a demandé et qu’elle n’ose pas refuser,
Quand elle fait une rencontre, qu’elle donne et que le mec s’en va après l’amour sans même lui dire au revoir

Des gros coups et des petits rien qui la blessent, la meurtrissent un peu plus à chaque fois.
Elle ne dit rien, elle encaisse. Elle est forte. Elle se contient.

Quand la douleur devient trop forte …

Et puis certains jours, la douleur est trop forte, la brûlure au creux du ventre devient insupportable.
Il y a bien une solution pour apaiser la douleur. Elle ne la connait que trop bien. Une solution à laquelle elle se refuse de penser, une solution qui lui fait mal mais dont elle connait la force.
Elle lutte, cherchant à repousser l’inéluctable. Elle lutte contre l’envie, l’amant secret. Celui qui apaisera tout mais dont on tait le nom, celui qu’on désire mais dont on ne peut pas parler.
Cet amant dont elle a mortellement honte mais auquel elle ne peut s’empêcher de faire appel quand ça va mal.

Elle lutte mais au fond d’elle, elle sait qu’elle ne pourra l’empêcher de venir.  Elle lutte, et plus elle résiste, plus l’envie se fait forte, plus la blessure est ravivée. Même là, elle se sait incapable de tenir, de résister.

Elle sait le plaisir de l’interdit ; elle sait aussi la souffrance d’être allée trop loin et la libération possible ; elle sait la morsure de la honte. Elle sait tout cela depuis longtemps.

Une part d’elle lutte : non cette fois-ci elle ne l’appellera pas !
Mais quand le jour est trop long, quand les coups se répètent, quand la tristesse revient, elle sent bien qu’il lui faudra plus que son quotidien pour calmer la bête enragée qui lui mord le ventre.

Préparer la venue de l’amant secret …

Alors, malgré la honte, malgré elle, elle prépare la venue de l’amant secret comme un rituel, dans un état second : tout préparer correctement, dans l’ordre, ne rien oublier, que tout soit parfait, chaque détail, chaque étape. Acheter ce qu’il faut, tout préparer bien comme il faut …
Elle lutte mais elle le sait, l’amant viendra. Elle s’en désespère et s’en réjouit à la fois.
Elle lutte mais la brulure intérieure est trop forte. L’amant va arriver.

Quand elle a trop lutté, qu’elle baisse les bras de fatigue, l’amant secret arrive.
Cet amant dont on ne dit pas le nom, qu’on ne présente á personne.

Elle prend un plaisir coupable, vite, vite, vite. Ne pas réfléchir pour ne pas exploser de souffrance. Aller vite, méthodiquement, les gestes presque calculés. Nourrir la bête qui réclame son dû. Elle engloutit tout ce qu’elle peut, absorbe tout, comme pour combler le grand puits de sa douleur, pour essayer d’éteindre le feu. Tout et n’importe quoi, peu importe, enfin pas tout à fait. Il y a un ordre, comme une logique au paroxysme du lâcher-prise, certaines choses avant d’autres, pas tout à fait n’importe quoi, pas vraiment n’importe comment.

Et puis, et puis … elle n’en peut plus, elle a mal, elle pleure. Non c’est trop, ce plaisir lui fait trop mal. Malgré la brulure de la gorge, la honte de ce qu’elle fait, elle va au bout du rituel, vomissant ce trop-plein de plaisir pris trop vite, trop mal. Ce plaisir qui la détruit.

Elle pleure mais elle est apaisée. Elle pleure mais elle est tranquille. Elle dormira paisiblement ce soir, pas comme d’habitude.

L’amant secret est venu, il est reparti.

Elle se sent à la fois mieux et moins bien. Elle peut survivre jusqu’à sa prochaine venue.

L’amant secret est venu, il est reparti, il reviendra ce soir, ou demain, ou la semaine prochaine.
Cet amant secret dont on tait le nom, cet amant secret qu’on ne présente à personne.

Cet amant secret qu’on appelle boulimie.

Quelques livres autour du sujet (liens sponsorisés) :

Sandrine Donzel

Inspiratrice de bienveillance … envers les autres et envers soi-même :-) …

Coach, formatrice, conférencière et auteure du blog S Comm C

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8 pensées sur “L’amant secret

  • 21 janvier 2013 à 21:57
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    Poignant (d’amour !!;-) et bluffant jusqu’au bout……

    Au delà de tes talents de coach, tu as un vrai talent d’écrivain Sandrine…..

    Merci

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  • 22 janvier 2013 à 00:37
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    Oui je confirme c’est bluffant et touchant et vu de cette manière là pour moi tu nous as permis d’entrevoir cet amant. Je pensai en le lisant a quelqu’un que j’aime profondément, elle aussi a un amant secret je lui ferais lire merci Sandrine!

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  • 26 janvier 2013 à 21:21
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    Ici, c’est la boulimie.
    Dans d’autres circonstances, ça pourrait tout aussi bien être l’anorexie, ou l’alternance anorexie/boulimie, c’est à dire dans tous les cas, un comportement qui fait jouer à la nourriture un rôle qui n’est pas le sien.

    Dans ces comportement, la personne blessée revient à la « libido » initiale du nourisson, pour la « pervertir » et lui donner un autre sens: instinct de mort affiché dans l’anorexie, instinct de vie détourné dans la boulimie.

    Le problème n’est pas la nourriture, la solution non plus ! Il faut se (re)construire pour réapprendre à être soi.

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    • 26 janvier 2013 à 21:51
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      Je ne crois pas du tout aux théories psychanalytiques.
      Pour ma part j’identifie avec les personnes les situations qui posent problème et conduisent à des crises. Ensuite nous travaillons ensemble sur les apprentissages émotionnels et relationnels qui manquent éventuellement.

      Nul besoin de recourir aux idées psychanalytiques pour avancer,
      car quand bien même ce serait vrai, cela n’aide pas les gens à changer ni le thérapeute à guider la personne.

      Répondre

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