La moquerie est-elle un problème ? (avec un peu de #JeSuisCharlie dedans …)

15.01.11 bouffon charlie hebdo moquerie satyre caricatureSuite aux récents évènements, j’ai été interpellée à plusieurs reprises – en commentaire sur ce blog, par email, de vive voix, … – à propos du « oui mais quand Charlie Hebdo récolte ce qu’il a semé« . On me dit « ils ont blessé avec leurs caricatures. C’est eux qui ont commencé. »

On m’interpelle donc, si j’ai bien compris, sur le fait que la moquerie poserait un problème et qu’elle serait l’origine de ce qui se passe. Qu’il faudrait d’une certaine manière cesser la moquerie, la caricature et la satire pour éviter la violence dans le monde – si je peux me permettre ce résumé un peu trop rapide et simpliste.  Ce avec quoi je ne suis pas du tout d’accord et que je pense même contre productif.

A quoi servent la caricature et la satire ? Quelle est la différence entre caricature et moquerie ?

La caricature et la satire pointent les incohérence et les absurdités d’un système de pensée ou de croyance. Elles sont un moyen comme un autre d’amener les gens à réfléchir et à prendre du recul. En ce sens, elles ne visent pas à blesser mais à faire réfléchir. Mais il est clair que leur moyen d’action peut être piquant et irritant pour celui qui les subit.

Elles ont peu la fonction du bouffon, du fou du Roi qui était le seul à pouvoir se moquer du souverain librement (enfin en théorie). Le Bouffon est un miroir déformant qui pointe les problèmes et les incohérences.

La moquerie, elle, vise intentionnellement à blesser. Elle cherche à faire du mal et à diminuer.

On voit donc qu’il y a dans un cas – la satire – l’intention d’aider et dans l’autre – la moquerie – intention de blesser. Cela peut changer des choses.

J’invite d’ailleurs ceux qui pensent que Charlie Hebdo cherchait à blesser, était raciste ou prônait l’exclusion a se documenter sur les opinions, les visions du monde et les valeurs de l’équipe du journal. Mais ça, c’est une autre histoire. Développer chez les jeunes les réflexes de vérification des informations, de recherche du contexte qui a amené tel ou tel auteur à écrire telle ou telle chose me parait essentiel dans ce cadre. Mais là n’est pas la question ici.

Sortir d’une vision linéaire des relations humaines

Dire « Charlie Hebdo a caricaturé, certains musulmans se sont sentis blessés et donc ils ont réagi à juste titre », c’est oublier bien vite le passé. Si Charlie Hebdo a publié ces dessins, c’est aussi parce que, avant ça, ils avaient constaté qu’il y avait des problèmes d’exclusion, de violence, … Ces situations les blessaient EUX et ils cherchaient à faire réagir l’opinion à ce sujet pour que cette situation cesse.

Leurs dessins étaient peut-être maladroits mais ils n’en constituaient pas moins leur façon à eux d’agir pour changer le monde. Tout comme une certaine forme de Djihad – il existe des Djihad non violents – constitue une façon de réagir pour faire changer le monde.

Si on poursuit le raisonnement, la violence à laquelle réagissait Charlie Hebdo est aussi générée par d’autres attitudes – colonialisme, loi du marché ou que sais-je encore … – et ainsi de suite. En cherchant le responsable – ou le coupable – on peut ainsi remonter à l’origine des temps. On ne saura donc jamais qui a commencé. C’est pourquoi cette recherche, basée sur une logique linéaire cause-conséquence, me parait absurde ou en tout cas inutile. C’est la recherche de l’oeuf et de la poule = on cherche à savoir qui a commencé parce qu’on croit qu’on va pouvoir faire cesser le conflit de cette façon. Ce qui est absurde et illusoire car, à mon sens, cette histoire est interactionnelle = personne ne pourra jamais dire qui a commencé et qui a fait quoi à qui en toute objectivité et il y aura forcément un déçu dans l’histoire. Donc un potentiel agresseur futur.

Il me parait bien plus utile de comprendre COMMENT on peut sortir de cette logique que de comprendre POURQUOI telles personnes se sont senties blessées.

Bien sur que la caricature peut être ressentie comme blessante !

Dans la relation à l’autre, il existe une règle de base :

Celui qui fait le sens du message c’est celui qui le reçoit et non celui qui l’envoie.

On peut, avec les meilleures intentions du monde, blesser l’autre et y compris en formulant son message de la façon la plus bienveillante et positive possible, en respectant à la lettre les principes de la CNV ou de n’importe quelle autre approche de communication. Ce qui fait que je suis blessée ou pas, ce n’est pas tellement l’intention de l’autre mais mes filtres à moi, mon contexte personnel et mon état émotionnel.

Supprimer la caricature ou la satire ne supprimera pas l’état émotionnel interne qui me fait réagir à la caricature. Je peux même tomber dans une attitude totalement paranoïaque où je vais interprêter tous les actes comme des attaques et des manifestations de rejet.

Ce que je constate, c’est que, quand nous nous sentons bien dans nos baskets, nous sommes tous – ou quasiment tous – bienveillants et que nous n’avons aucun mal avec les moqueries. Ce n’est que quand nous nous sentons mal, quand nous avons peur principalement et que nous ne savons pas comment le gérer que nous réagissons de façon violente.

Les mots et les dessins n’ont que le pouvoir qu’on leur donne. Ce qui fait que nous ressentons la caricature comme une moquerie, ce ne sont pas les actes. C’est le contexte, y compris notre état intérieur.

Un comportement hors de son contexte n’a pas de sens.

Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Si je suis dans un contexte de rejet, de malaise, où je me sens globalement rejeté et mal vue, je vais vivre ces caricatures comme une attaque, une blessure, la confirmation que je suis bien rejeté. Ce qui ne va faire qu’augmenter ma peur et mon malaise et peut me conduire à me radicaliser, en tout cas à réagir violemment ou en attaquant l’autre d’une manière ou d’une autre.

Je vais tenter de mettre fin à ce qui me blesse par tous les moyens possibles, y compris la violence si je souffre trop. La violence n’est alors qu’un aveu d’impuissance, la tentative ultime pour se faire entendre et pour faire cesser la souffrance que MOI je ressens. En réalité, ce n’est pas au comportement que je cherche à mettre fin mais au ressenti émotionnel désagréable que j’ai. Et si j’arrive à mettre fin à un comportement, tant que je me sentirai faible, en difficulté, rejeté, je vivrai d’autres comportements encore comme agressifs, violents pour moi et je chercherai à y mettre fin. Et je suis dans un cercle vicieux car le problème est dans ma propre faiblesse, non dans le monde qui m’entoure.

Quand je me sens bien dans mes baskets, confiante et sereine, lorsque que quelqu’un se moque de moi, je peux rire avec lui de moi-même en reconnaissant la part de vérité dans sa caricature … et ça m’aide à prendre du recul sur moi et à voir ce que je peux changer dans mon fonctionnement. Je vis donc cela comme plutôt positif et constructif.

Et quand bien même l’intention de l’autre serait de me blesser et que je l’ai perçue, la réaction la plus efficace est au contraire de reprendre à mon compte les moqueries pour montrer qu’elles n’ont aucun impact sur moi. C’est  un mécanisme qui ressemble à celui du harcèlement dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises, à lire ici. Si je cherche à faire cesser le comportement harcelant, j’envoie le message que je suis faible et que je suis touchée et je ne fais que renforcer les moqueries. Si je réponds d’une façon intelligente et adroite en utilisant les « armes » de mon agresseur, alors j’ai plus de chances de mettre fin au harcèlement.

 

Une bonne part de la difficulté ici réside dans le fait que les auteurs de violences se sont radicalisés. Pour moi cela signifie une chose et une seule : ils sont dans un état tel que les discours rationnels – y compris que celui que je tiens ici – ne leur sont pas entendables. Ils ne sont pas dans un état émotionnel où ils peuvent prendre du recul et réagir rationnellement.

Le seul moyen d’action que nous avons est donc de modifier le contexte qui génère ces radicalisations, de lutter contre le rejet et l’exclusion.

C’est bien de cela que je parlais dans mon précédent article « Je suis Charlie … Putain de croyance »

 

Pour aller plus loin :

Suite à la recommandation d’une des lectrices de ce blog, un article merveilleux de Moutassem, du blog « pratiquer la méditation », clair, limpide, serein, sans culpabilisation. A lire absolument : « Ce que l’attaque contre Charlie Hebdo nous apprend sur notre humanité »

Un autre article que j’avais écrit au sujet des conflits peut aussi éclairer sur ce dont je parle ici : « quelles sont les causes des conflits ? »

Un magnifique article d’une revue Jésuite à propos de Charlie Hebdo qui va dans le sens des propos que je tiens dans mon article à propos de l’humour … article à lire ici
extrait : « Nous avons fait le choix de mettre en ligne quelques caricatures de Charlie Hebdo qui se rapportent au catholicisme. C’est un signe de force que de pouvoir rire de certains traits de l’institution à laquelle nous appartenons, car c’est une manière de dire que ce à quoi nous sommes attachés est au-delà des formes toujours transitoires et imparfaites. L’humour dans la foi est un bon antidote au fanatisme et à un esprit de sérieux ayant tendance à tout prendre au pied de la lettre. »

Photo Credit: dirac3000 via Compfight cc

Sandrine Donzel

Inspiratrice de bienveillance ... envers les autres et envers soi-même :-) ... Coach, formatrice, conférencière et auteure du blog S Comm C

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7 pensées sur “La moquerie est-elle un problème ? (avec un peu de #JeSuisCharlie dedans …)

  • 11 janvier 2015 à 12:31
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    Encore un article tellement plein de bon sens et de justesse à mes yeux… merci Sandrine !

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  • 11 janvier 2015 à 13:30
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    Effectivement, réduire Charlie Hebdo à de la moquerie « bête et méchante » m’avait semblé inapproprié. (Mais l’auteur du commentaire avait fait amende honorable, alors…)

    Merci de vos lumières éclairantes.

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  • 11 janvier 2015 à 18:15
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    C’est fort juste dans les explications, mais il serait assez bienvenu de faire attention à l’homophonie entre *le satyre*, demi-dieu rustique de la mythologie grecque et, par extension, être lubrique, et *la satire*, œuvre qui s’attaque à quelque chose ou à quelqu’un par la voie de l’humour.
    http://www.projet-voltaire.fr/blog/regle-orthographe/satire-ou-satyre

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    • 11 janvier 2015 à 18:37
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      oups ! Merci de me l’avoir signalé, je m’en vais vite modifier ça.

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  • 13 janvier 2015 à 10:04
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    Je lis votre blog avec grand intérêt, je tiens à le dire en premier lieu, je ne l’ai pas fait dans mes commentaire précédent et je pense que ça à quelque peu forger mon image.

    J’ai pensé que « L’auteur du commentaire » dont parle Mel était moi, mais je n’ai pas qualifié la moquerie de « bête et méchante » alors je ne sais pas de quel commentaire Mel parle.
    Neanmoins, j’ai peine à m’exprimer clairement…

    « ils sont dans un état tel que les discours rationnels – y compris que celui que je tiens ici – ne leur sont pas entendables »

    Cette fatalité me fait froid dans le dos, et c’est elle que je cherche a retourner, pour voir s’il n’existe pas derrière une issue possible, une réflexion sur pourquoi sont-ils dans cet état, ne peut-on jamais éviter d’atteindre cet état. ( Personnellement je le lie à l’enfance, d’où nous sommes tous construit et qui nous a peut-être fait mal gérer notre colère – cf page suivante – et nous a donner des exemple de réaction de l’usage de la force, de la vengeance, du bien du mal… )

    « Mais il est clair que leur moyen d’action peut être piquant et irritant pour celui qui les subit »

    Pour cela, je suggérais l’écoute (donner raison que ça pique) pour celui qui s’est fait piqué, mais je ne dit pas que la caricature doit s’arrêter pour autant.

    PS: C’est la dixième fois que je réécrit mon commentaire avant de publier. Et quand j’écris un commentaire, vous, vous écrivez une page du blog, j’ai l’impression de chanter une chanson à Serge Gainsbourg. 😉

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    • 13 janvier 2015 à 13:59
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      Je suis très ennuyée de faire cet effet « Serge Gainsbourg :-), ce n’est pas mon intention.
      Je reviens sur votre message :

      « ils sont dans un état tel que les discours rationnels – y compris que celui que je tiens ici – ne leur sont pas entendables »
      Cette fatalité me fait froid dans le dos »
      C’est le fonctionnement humain qui veut ça. Quand je suis dans une trop grande émotion, je n’ai plus de conduites humaines ou rationnelles. Notre cerveau est construit pour ça, c’est uen réflexe de survie archaïque mais qui nous sauve la vie des dizaines de fois.

      « c’est elle que je cherche a retourner, pour voir s’il n’existe pas derrière une issue possible, une réflexion sur pourquoi sont-ils dans cet état, ne peut-on jamais éviter d’atteindre cet état. ( Personnellement je le lie à l’enfance, d’où nous sommes tous construit et qui nous a peut-être fait mal gérer notre colère – cf page suivante – et nous a donner des exemple de réaction de l’usage de la force, de la vengeance, du bien du mal… ) »
      Nous pouvons effectivement imaginer qu’en développant la connaissance des mécanismes émotionnels et en améliorant notre gestion des émotions dès l’enfance, nous pouvons dépasser ces modes de fonctionnement archaïques. C’est même maintenant prouvé scientifiquement d’ailleurs (neurosciences).

      Je ne sais pas si cela évitera tous les problèmes mais cela peut en prévenir une grande partie. De plus ces problématiques ne concernent qu’une minorité de gens, l’immense majorité ne tombe pas dans des comportements aussi extrèmes. La preuve en a encore été faite lors de la manifestation de dimanche.
      Cependant, à l’heure actuelle, nous ne pouvons pas revenir en arrière pour les gens qui sont actuellement dans cette optique, ni agir sur les enfants du monde entier. C’est pour cela que je dis que nous ne pouvons agir que sur le contexte, montrer encore plus de bienveillance et d’accueil pour ces gens, malgré leur violence, pour qu’ils s’apaisent émotionnellement et se sentent moins en difficulté. Agir aussi sur le rejet et l’exclusion d’une manière générale au niveau de la société.
      C’est à mon avis la voie la plus efficace pour amener un changement.

      Quant à l’écoute, si elle est possible au niveau individuel, elle est difficilement entendable au niveau collectif. Charb a donné de nombreuses interviews expliquant que son action visait les extrémismes et non les gens. Mais il n’a pas été entendu. Et peut-être n’était-ce déjà plus entendable par certaines personnes. La lucidité amène à constater cela aussi. C’est dommage mais cela signifie encore une fois que nous ne pouvons agir que sur le contexte global.

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  • 13 janvier 2015 à 23:02
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    Votre commentaire, Pierre, associait un journal satirique à de la simple « moquerie », ce qui est très réducteur il me semble (concernant Charlie Hebdo bien sûr), d’où mon propre commentaire entre guillemets accolé à votre mot qui revenait avec tant d’insistance…
    (Mon image, très subjective, de la moquerie est toujours immature, comme dans la cour de l’école par exemple).
    Rendons à César…
    et je vous rejoins sur la difficulté à verbaliser puis écrire sa pensée.

    Quant aux « actions » possibles (réactions?), l’ampleur de la tâche me dépasse je l’avoue.

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