Pourquoi l’interdiction des écrans n’est pas forcément une bonne idée
La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été retoquée, et c’est une excellente nouvelle !
Non je ne suis pas naïve ou inconsciente. Et je l’explique dans cette vidéo.
En résumé :
Loin de les protéger, cette interdiction les prive de leur droit à l’information et à l’expression, tout en dispensant les plateformes de leurs responsabilités.
Pire encore : elle remplace l’éducation par la prohibition. Comme on n’enferme pas un enfant jusqu’à 15 ans pour le protéger de la rue, on ne peut pas lui interdire l’accès au numérique sans lui avoir appris à y naviguer.
Dans cette vidéo « Brute de réflexion », je vous explique pourquoi cette approche infantilisante risque davantage de nuire à la santé mentale des ados et de provoquer des conduites à risque que de les sécuriser vraiment.
Les ressources dont je parle dans le podcast (liens cliquables en story ou à retrouver sur mon blog) :
– le livre de Béatrice Kammerer : “Nos ados sur les réseaux sociaux, même pas peur” : https://amzn.to/3RWCKXT
– mon épisode de podcast sur les ados « comprendre les ados : et si on sortait des clichés ? »
PS : pour les yeux exercés : je viens de me rendre compte que j’ai fait toute la vidéo avec le t-shirt à l’envers … mais tant pis !
PS 2 : cet article inaugure un nouveau format « brut de réflexion », des vidéos courtes où je livre mes réflexions à brûle pourpoint. Vous pouvez les aussi retrouver et les partager sur les réseaux sociaux.
Et voici la transcription de la vidéo pour celles et ceux qui préfèrent lire :
La loi sur l’interdiction des réseaux sociaux vient d’être retoquée par le Conseil constitutionnel et ça, c’est une très très bonne nouvelle. Alors vous vous dites peut-être que je suis complètement utopiste, complètement naïve, que je ne veux pas protéger les jeunes, que je ne suis pas consciente des dangers,
Et bien … rien de tout cela !
En réalité, cette loi ne résout absolument aucun problème et elle en apporte même de nouveaux.
Elle a peut-être des petits bénéfices. Le premier, c’est de réduire les conflits familiaux, parce que les parents pourront dire « écoute, c’est pas moi, c’est la loi », ce qui réduit les discussions et les conflits.
Et encore, je suis pas sûre que ce soit un bénéfice. Cela augmente en effet le risque que les jeunes aillent en cachette sur les réseaux. Et quand ils font en cachette, ils ont plus de mal à parler des problèmes quand ils en rencontrent. Ca les laisse un peu démunis face aux difficultés qu’ils peuvent rencontrer.
Donc, pas sûre que ce soit un bénéfice.
L’autre bénéfice, il est pour celui qui veut édicter la loi, qui va pouvoir dire « Regardez, j’ai agi, j’ai fait quelque chose, c’est génial, on est les premiers en Europe à faire ça, trop bien, trop bien ». Alors qu’on n’a résolu absolument aucun problème.
Je ne vais pas rentrer dans la politique politicienne, je vais parler un peu ce que je connais, c’est-à-dire la parentalité, l’usage des réseaux sociaux et sa régulation.
Pourquoi est-ce que je dis que cette loi sur les réseaux sociaux ne résout aucun problème ?
Alors déjà, premièrement – c’est relativement bien documenté – l’usage des réseaux sociaux n’est pas aussi dangereux et problématique qu’on veut bien nous le faire croire.
Les dangers sont largement surévalués pour l’immense majorité des jeunes.
Là-dessus, je vous renvoie aux chercheurs sérieux sur le sujet. Vous pouvez trouver quelques éléments intéressants dans le livre de Béatrice Kammerer « Nos ados sur les réseaux sociaux, même pas peur ».
C’est bien ce qu’a mis en avant aussi le Conseil constitutionnel. Il a dit qu’il fallait protéger les jeunes, mais que ça devait être nécessaire, proportionné et efficace.
Or là, est-ce que c’est vraiment nécessaire, on n’est pas sûr.
De plus, l’usage des réseaux sociaux garantit aux jeunes des droits qui leur sont accordés par la Convention des Droits de l’Enfant. Ca leur permet notamment, de s’exprimer librement, de s’informer librement et indépendamment de leur famille.
Ces bénéfices sont importants pour tous les jeunes, mais ils le sont particulièrement importants pour les jeunes exclus, qui sont un peu hors de la norme et notamment exclus par leur famille (dans des cas d’homosexualité, ou d’autres divergences par rapport aux normes familiales). Pour ces jeunes l’accès aux réseaux, aux informations et à une communauté soutenante est souvent une question de survie au vrai sens du terme.
C’est en cela que le Conseil Constitutionnel a jugé cette loi disproportionnée.
De plus, cette loi d’interdiction dédouane complètement les plateformes de leur responsabilité en termes de modération et de régulation du contenu.
Et c’est là dessus qu’il serait bien plus intéressant d’agir parce que ça servirait à tout le monde, adultes compris.
Et puis cette loi ajoute même un problème supplémentaire : est-ce que vous, moi, on est d’accord pour donner nos données d’identité à des plateformes, les nôtres et celles de nos enfants ? Qu’est-ce qu’ils en font après ? À quoi ça va servir ?
Ça, ça pose des problèmes quand même assez sérieux de respect des données privées.
Ensuite, cette interdiction oublie le côté éducatif.
On peut faire un parallèle avec un milieu qui est dangereux aussi – et j’ose le dire – beaucoup plus dangereux que les réseaux sociaux ! : la rue.
Se déplacer à l’extérieur de la maison, c’est un milieu dangereux, où il y a des risques. Et il est important d’en avoir conscience et de savoir comment les gérer pour éviter de se mettre en danger.
Est-ce qu’il nous viendrait à l’idée de dire : « je ne fais pas sortir mon enfant de sa maison, même pas accompagné parce que c’est trop dangereux, il y a des risques d’accident. » pour ensuite, le jour de ses 15 ans, dire « c’est bon, maintenant tu peux aller te promener tout seul dehors » ?
Non, jamais il nous viendrait à l’idée de faire un truc pareil.
On a tout un travail éducatif depuis leur plus TENDRE ENFANCE : on se déplace avec eux à l’extérieur, on leur apprend comment on traverse la route, à quoi on doit faire attention. On leur apprend directement et indirectement, par mimétisme, en se déplaçant avec eux.
L’interdiction passe complètement à côté de ce travail éducatif qu’on peut mener.
Et mon expérience professionnelle et personnelle de maman me fait dire qu’on aura beaucoup plus de chances de mener ce travail éducatif si on l’a commencé plus tôt.
A 15 ans, notre parole – excusez-moi de le dire comme ça – mais a beaucoup moins d’influence sur nos jeunes. Ils ont un peu envie d’écouter d’autres voix et d’exercer leur autonomie et il est un peu tard pour ce genre de choses.
Donc cette interdiction pose quand même aussi un problème éducatif. Si on n’est pas éduqué aux risques, le jour où on est confronté au danger, on ne sait pas quoi faire.
Pour finir, il y a un point très important : sous couvert de protéger les jeunes, on a tendance à beaucoup leur interdire de choses avec cet argument qu’ils n’ont pas les capacités pour gérer.
Et en fait, c’est une manière assez condescendante, sous couvert de bienveillance, de considérer nos jeunes comme des débiles profonds.
Vous allez me dire : oui mais , les hormones, le cerveau pas mature, etc. J’en ai parlé dans un épisode de podcast sur les ados que je vous invite à aller écouter (ici) : je pense que c’est un peu l’argument bateau qui maltraite nos jeunes.
Soit les jeunes le reçoivent 100% et effectivement se disent « Ouh là là, je ne suis pas capable, le monde est dangereux » et ça leur crée beaucoup d’anxiété et de perte de confiance en eux,
Soit ils ont encore un peu de ressort et de confiance en eux et ils vont avoir des conduites à risque pour nous prouver qu’on se trompe et qu’on les sous-estime. Et quand ils font ça, en fait, ils ne font pas en fonction de leurs capacités réelles, ils font pour donner tort aux adultes … et c’est là qu’ils se mettent vraiment en danger.
Et je pense sincèrement que cette tendance à traiter nos jeunes de manière infantilisante et dégradante, a beaucoup plus d’impact négatif sur leur santé mentale que la fréquentation des réseaux sociaux.
Voilà, c’était mon coup de gueule du jour.
Pour finir …
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Bonjour Sandrine,
Je suis entièrement d’accord avec vous sur le volet éducation et sur la responsabilité des plateformes.
Mais lorsqu’on voit le manque d’entrain de nos gouvernements à mettre réellement en place ces obligations, et les tactiques incroyablement agressives des plateformes pour rendre leurs utilisateurs addicts, on peut se demander si on peut simplement laisser nos enfants devenir la proie de ces organisations.
Je compare cela à la cigarette, voire aux drogues. On a légiféré pour interdire la cigarette dans les lieux publics, et les vingt dernières années ont été accompagnées de beaucoup d’éducation, mais aussi d’obligations imposées aux producteurs : avertissements, interdiction de vente aux mineurs, etc. Je ne connais pas les chiffres, mais, en tant que non-fumeuse, j’ai quand même le sentiment de vivre beaucoup mieux aujourd’hui !
Peut-être que couper ces plateformes — machiavéliques, manipulatrices et bien trop protégées par nos décideurs — de leur principal marché pourrait être une première étape vers un meilleur encadrement (des plateformes) et une réelle prise de conscience des travers liés à cette façon de communiquer?
Chaleureusement,
Axelle
Il y a effectivement des droits à faire respecter. Nous avons en Europe des législations imparfaites mais qui existent et qui sont bien plus protectrices qu’aux USA. Bien sûr que nous devons oeuvrer pour les faire respecter. Car les problèmes que vous dénoncez ne concernent pas que les jeunes : les adultes aussi en sont victimes.