Au secours, mon ado se scarifie !
La découverte de marques de scarification sur le corps de son enfant est souvent un choc violent pour les parents, choc où se mêlent incompréhension, peur et culpabilité. Face à ce geste qui semble irrationnel, la réaction initiale est souvent de vouloir l’arrêter à tout prix. Pourtant, interdire ou surveiller n’est pas forcément l’attitude la plus aidante. Dans cet article, je vous propose de décrypter ce que disent vraiment les scarifications et d’explorer quelles postures adopter pour aider son adolescent sans renforcer son isolement.
Cet article est la retranscription d’un épisode du podcast » Du Côté des Parents ». Vous pouvez retrouver le podcast ici :
EP.41 Au secours mon ado se scarifie – Du côté des parents !
Les scarifications sont une manière de gérer sa douleur.
Cela parait très étrange mais les scarifications sont une manière de gérer la douleur psychique. Les personnes qui se scarifient ont en effet fait l’expérience que la douleur physique est plus facile à gérer que la douleur psychique.
J’ai bien conscience que le mot « facile » ici peut paraitre inapproprié mais c’est le seul que j’ai trouvé.
Cette expérience se fait parfois de manière fortuite. Je me souviens ainsi d’une jeune fille qui avait fait cette découverte alors qu’elle était en train de se raser et qu’elle s’était coupée.
D’une certaine manière, se scarifier devient alors « addictif » bien que le mot là aussi ne soit pas forcément approprié. Mais il signifie addictif au sens que se scarifier provoquant un relatif apaisement de la souffrance psychique par la réorientation vers la souffrance physique, alors la personne aura tendance à le reproduire chaque fois que sa souffrance psychique lui semblera ingérable.
Un ou une ado qui se scarifie ne fait pas une tentative de suicide mais cela traduit en effet la plupart du temps une souffrance psychique importante. Et c’est bien à cette souffrance qu’il est utile de s’intéresser en tant que parent.
Pourquoi les filles se scarifient plus que les garçons ?
Je fais ici une parenthèse pour parler d’un fait statistique marquant : les filles se scarifient beaucoup plus que les garçons.
Selon les données de Santé publique France et de la Drees, environ 80 % des adolescents qui se scarifient sont des filles, un écart qui tend à se creuser.
La principale explication réside dans la manière différente dont les genres expriment la détresse psychologique.
Les filles ont tendance à « intérioriser » leur mal-être, ce qui se traduit par des comportements auto-agressifs comme la scarification, des troubles du comportement alimentaire ou des tentatives de suicide. À l’inverse, les garçons ont plus souvent tendance à « extérioriser » leur souffrance par de l’agressivité envers les autres, des conduites à risques, ou des violences physiques.
Les stéréotypes de genre participent donc à expliquer pourquoi le phénomène est aussi massivement féminin.
Mais cela ne vous aide pas forcément à savoir comment réagir si votre enfant est concerné.
A quoi servent les scarifications ?
Comme je l’ai dit en introduction, les scarifications sont souvent décrites par les ados comme étant un moyen de réguler leur douleur psychique.
Plus précisément, les scarifications apparaissent souvent quand la douleur psychique est difficile à exprimer, soit parce que personne ne leur semble à même de comprendre ou de réagir positivement, soit parce que les adolescentes elles-mêmes ne savent pas très bien identifier leur douleur psychique, qu’elles ne la comprennent pas très bien. C’est le cas dans des situations d’anxiété importante par exemple.
D’une manière générale, la scarification semble détourner l’attention de la douleur psychique et permet – au moment où elle se termine – de ressentir un apaisement, un soulagement. C’est ce soulagement qui renforce l’envie de le refaire.
Parfois aussi les scarifications sont une manière de reprendre du contrôle.
Dans un contexte où le jeune se sent submergé par les événements – pression scolaire, conflits familiaux, harcèlement, traumatismes – la scarification peut être vécue comme un acte de maîtrise et de reprise de contrôle sur ses émotions et son corps.
Plus généralement : les scarifications sont une tentative pour réguler une souffrance, elles ne sont pas un problème en soi.
La honte comme moteur secondaire de la souffrance
Dans le vécu des adolescentes qui se scarifient la honte revient souvent. Cette émotion, logique dans ce contexte, alimente un cercle vicieux qui renforce la douleur et donc les scarifications.
Je vais tenter de décrire ce cercle le plus clairement possible :
- Le déclencheur : tout commence par une montée de tension (angoisse, tristesse, colère, sentiment de vide, selon les cas). L’adolescente se sent submergée et incapable de gérer cette émotion par la parole ou d’autres moyens.
- Le geste et le soulagement immédiat : face à cette douleur, l’adolescente se scarifie. Physiquement, le geste libère des endorphines (antidouleurs naturels) qui procurent un apaisement rapide, voire une forme d’euphorie passagère. Psychologiquement, elle a l’impression d’avoir « évacué » la tension et repris le contrôle. À cet instant précis, le geste semble être la seule solution efficace.
- Le retour à la réalité et la prise de conscience : une fois l’urgence émotionnelle retombée (quelques minutes ou heures plus tard), l’adolescente se retrouve face à la réalité de ses blessures. C’est à ce moment que la honte surgit violemment. L’adolescente prend conscience de la gravité du geste ou de ses conséquences (les cicatrices). Elle se juge elle-même, se trouvant « faible », « folle », ou « anormale ».
- Le secret et l’isolement : pour protéger son image et éviter le jugement, la honte la pousse à cacher ses blessures. Elle se camoufle en portant des vêtements couvrants même en été, elle refuse de se changer devant les autres (dans les vestiaires ou à la piscine), elle utilise du maquillage ou des pansements. Elle ment en inventant des prétextes pour expliquer les marques (« c’est le chat », « je suis tombé », « c’est une allergie »). Elle évite les situations où elle pourrait être découverte, s’éloigne de ses amis et de sa famille par peur d’être « démasquée ».
- L’aggravation de la souffrance : le secret et l’évitement générés par la honte renforcent le sentiment d’isolement. Or, l’isolement est un terreau fertile pour la détresse psychique : elle ne peut pas parler de ce qu’elle ressent, car cela reviendrait à avouer ses cicatrices. Elle se sent seule au monde avec son « secret honteux ». La solitude et l’absence de soutien augmentent son niveau d’angoisse et de tristesse de fond.
- La boucle qui se referme : L’isolement créé par la honte renforce les souffrances déjà existantes, parfois même la honte génère alors son propre cycle de souffrance. L’adolescente se retrouve alors dans un état de tension difficile à supporter … ce qui la ramène à la 1e étape : comme elle n’a pas appris d’autres moyens de gérer ses émotions et que son réseau de soutien est coupé, la scarification redevient la seule « solution » connue pour apaiser cette nouvelle crise.
La honte empêche la demande d’aide. Tant que l’adolescente croit que se scarifier la rend monstrueuse, elle préfère répéter le geste dans le secret plutôt que de risquer le jugement.
Sortir de ce cycle nécessite souvent l’intervention d’un professionnel capable d’aider vraiment l’adolescente à se sortir de sa souffrance.
En tant que parents on peut aider, mais seulement dans une certaine mesure. Quand la souffrance est importante, cela requiert des connaissances, des compétences et des outils professionnels.
La posture de parent c’est autre chose. Et c’est ce dont je vais vous parler dans la suite de cet épisode.
Les scarifications, une découverte effrayante pour les parents
Les ados ayant tendance à cacher leurs scarifications, les parents ne les découvrent généralement pas tout de suite. La découverte est donc généralement un choc fait d’une très grande préoccupation pour l’ado, mais aussi de culpabilité.
Quand on découvre ce genre de choses, on a souvent tendance à se demander ce qu’on a raté, pourquoi l’enfant ne nous en a pas parlé. C’est un peu ce qui se produit avec d’autres sources de souffrance, comme le harcèlement.
Il y a des tas de raisons autres que de potentiels manquements qui expliquent qu’un parent ne voit pas les scarifications ou d’autres difficultés de son enfant. La 1e est évidemment le fait que l’ado lui-même les cache plutôt bien.
Cette culpabilité, mêlée à la peur peut conduire à différentes attitudes :
- la minimisation : certains parents vont minimiser le geste avec des propos comme « ça va lui passer », « elle fait ça pour attirer l’attention mais au fond rien de bien grave », « à ton âge ça arrive ». Cette attitude peut passer pour un manque d’attention ou de l’inconscience. Elle est bien plus souvent une tentative pour soulager la honte et le malaise de l’enfant. C’est assez similaire à ce que font certains parents d’enfants en surpoids : ils minimisent non pas parce qu’ils ne prennent pas ce problème de poids au sérieux mais parce qu’ils pensent que considérer que le surpoids est un problème va stigmatiser leur enfant et le faire souffrir davantage.
- La surveillance et le contrôle : le plus souvent, par peur, les parents mettent en place une surveillance intrusive en fouillant la chambre, en vérifiant les poches, en confisquant ou en cachant les objets tranchants, en exigeant que l’adolescente montre ses bras régulièrement.
La minimisation – ou en tout cas la dédramatisation de certains aspects du problème – peut être utile pour alléger la souffrance de l’enfant ou de l’ado. Mais il ne vaut mieux justement ne pas confondre dédramatiser et nier le problème.
Alors quelle est la différence entre minimiser et dédramatiser ?
Minimiser consiste à étouffer l’affaire. Ce n’est pas grave, on n’en parle plus. Cela laisse l’adolescente seule face à sa souffrance. Ca peut la rassurer à court terme mais ça ne lui permet pas de trouver de moyens de réguler sa souffrance autrement si elle le souhaite.
Dédramatiser l’acte consiste plutôt à expliquer que la scarification n’est pas un comportement anormal, que c’est même fréquent (toutes proportions gardées) face à une souffrance importante. Et que donc il est important de s’intéresser à la souffrance plutôt qu’à la scarification qui est une conséquence.
D’un autre côté la surveillance est souvent vécue par l’ado comme une violation de son intimité et un manque de confiance. En surveillant, on confirme à l’adolescente qu’elle se comporte d’une manière anormale. On lui envoie aussi implicitement le message qu’elle gère mal, qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait, ce qui peut contribuer à dégrader sa confiance en soi et son estime de soi.
Si, ce qui lui parait être la seule manière possible de réagir est considéré comme anormal, qu’elle est considérée comme ne sachant pas comment gérer, cela renforce la honte et dégrade l’estime de soi. Ce qui est évidemment la dernière chose qu’on a envie de faire en tant que parent.
Alors que faire pour aider son adolescente (ou son adolescent) face à la scarification ?
L’adolescent a besoin de sentir que ses parents sont à ses côtés face à la souffrance, et non contre lui ou entre lui et le monde qui le fait souffrir.
Comme je l’ai déjà souligné, valider la souffrance est important. Dire quelque chose comme « Je comprends que tu souffres énormément pour en arriver là. »
La reconnaissance de la souffrance et l’absence de jugement sur sa manière de la gérer contribue à réduire le sentiment de solitude de l’ado, sentiment qui aggrave sa souffrance.
Ensuite, plutôt que de confisquer ou d’interdire – ce qui pousse à la clandestinité et renforce la honte – on peut plutôt négocier la sécurité.
Alors évidemment c’est très effrayant parce que cela peut nous donner l’impression de cautionner le geste
La démarche c’est un message du style : « Je ne peux pas t’empêcher de souffrir, mais je veux que tu le fasses le moins dangereusement possible en attendant que tu trouves autre chose. ». L’objectif ici est de sortir de la honte pour réduire la souffrance.
Evidemment il est utile de proposer d’aller consulter un ou une professionnel-le qui pourra vraiment aider pour la souffrance. Les parents ne peuvent pas tout régler seuls, et tenter de jouer le thérapeute peut nuire à la relation parent-enfant.
Cette aide extérieure doit être proposée au début sans être imposée. Le mieux est évidemment que le jeune participe au choix de la personne qu’il va aller consulter.
Il arrive fréquemment que les enfants rejettent cette proposition, surtout au début et principalement quand ils sont convaincus que RIEN ne peut les aider, qu’ils ont déjà tout tenté. Et on ne peut malheureusement pas vraiment aider quelqu’un contre son gré.
On peut par contre proposer à l’enfant de consulter pour nous rendre service à nous : diminuer notre culpabilité, nous rassurer. Vous me direz que c’est un peu manipulatoire mais les enfants acceptent facilement ce genre de démarche pour rassurer leurs parents (ou obtenir la paix dans d’autres cas !). Ici toute la difficulté sera évidemment de choisir un ou une professionnel-le compétent et qui va savoir faire alliance avec votre enfant et progressivement l’aider à réguler sa souffrance d’une autre manière.
En résumé, je vous propose – comme souvent – de vous mettre du côté de votre enfant, et à côté de lui en lui montrant que vous le comprenez et que vous comprenez que vous estimez qu’il fait de son mieux face à la situation.
J’espère que cet article pourra vous aider dans votre relation à votre enfant. J’en profite pour préciser que j’ai rédigé cet article suite à des questions qui m’ont été posée en message privé sur Instagram. Donc si vous avez envie, vous aussi de me soumettre un sujet ou de me poser des questions, n’hésitez pas à me le faire savoir (sur les réseaux sociaux ou par mail).
Pour finir …
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