Les hommes et leurs émotions
Et si on parlait des hommes et de leurs émotions ? Non parce que, vraiment, j’ai souvent l’impression que c’est un sujet … particulièrement dans les relations de couple.
Vous le savez peut-être mais je n’accompagne pas que des parents, je reçois pour tout un tas de problématiques, et notamment les couples. Et dans ces accompagnements de couple, il arrive fréquemment que le sujet des émotions soit un problème du côté des hommes. Alors j’ai eu envie de vous en parler aujourd’hui.
EP. 45 : Couple, les hommes et leurs émotions – Du côté des parents !
Dans mes accompagnements de couple, je demande systématiquement aux 2 partenaires de décrire assez précisément leurs interactions : qui a fait quoi à qui, qui a réagi comment, et ainsi de suite. Cela me permet de mieux identifier les dynamiques relationnelles en place. Et c’est sur ces dynamiques que je vais agir pour aider le couple à mieux fonctionner.
Evidemment, je questionne aussi en détail les émotions et l’intention sous jacentes de chacun des partenaires. Je cherche à savoir si la personne était plutôt énervée, triste, inquiète. Et aussi quel effet elle espérait de son intervention en posant des questions comme : « quand vous avez dit ceci ou fait cela, qu’attendiez-vous de votre partenaire ? Quel effet espériez-vous que cela produise ? »
Bon OK, cette question formulée ainsi est peut-être un trop directe mais c’est pour que vous compreniez bien. La réponse à cette question est très importante pour moi : elle me permet de comprendre l’objectif de la personne, mais surtout de pouvoir mettre en évidence que le résultat obtenu n’est pas vraiment celui souhaité (si c’était le cas, il n’y aurait pas de problème).
Tout cette introduction pour vous dire finalement : pour aider les gens à faire différemment, j’ai besoin de savoir ce que ressentent les gens, ce qu’ils essaient de faire et quel résultat ils obtiennent réellement.
Quand les hommes nient toute intention d’agir sur leur partenaire
Sauf que, ici, souvent, les hommes que j’ai en face de moi ont souvent tendance à nier toute intention sur leur compagne : « je n’attends rien de ma compagne, je décris juste les faits. »
Note : je précise ici que ce comportement n’est pas systématiquement masculin – certains hommes ne font pas ça, certaines femmes le font – mais que ce comportement est très très majoritairement masculin – les femmes qui ont ce type de comportement sont très rares dans ma pratique en tout cas.
Je vais prendre un exemple très concret pour vous permettre de mieux visualiser la situation.
Prenons un couple où la compagne se plaint à son compagnon qu’elle en fait beaucoup. Il y a évidemment dans cette plainte souvent un reproche implicite – « tu n’en fais pas assez » – ou a minima une demande implicite – « j’ai besoin que tu me soutiennes, que tu en fasses plus » – adressé-e au partenaire.
Quand je demande au partenaire comment il réagit, il me répond : « je lui réponds que moi j’ai fait deux heures de ceci et que je dois encore aller au magasin de bricolage. »
Et quand je questionne ledit partenaire sur ce qu’il ressent à ce moment là, s’il est plutôt agacé ou inquiet par exemple, il me répond généralement : « Non, pas du tout. J’explique juste ce que j’ai à faire de mon côté. ». Comme s’il n’y avait pas d’émotion ressentie du tout. Ce qui est assez surprenant et je vous explique pourquoi.
Comment les émotions se déclenchent dans le couple
Une émotion se déclenche quand ce qui se produit ne correspond pas à ce que j’avais imaginé ou espéré.
Quand les choses sont plus positives, plus agréables que ce qu’on escomptait, on ressent une émotion agréable. Ca peut être du plaisir, de la joie, de la fierté, etc.
Et quand les choses sont plus négatives que ce qu’on escomptait, ça va déclencher une émotion désagréable.

Ca peut être, selon le contexte et les individus, de la peur, de la colère, du dégoût, de la frustration, de l’injustice, de la tristesse, etc, etc. Et cela peut déclencher un mélange de différentes émotions, toutes agréables ou désagréables, ou encore un mix d’émotions agréables et désagréables, mix qui est le propre de l’ambivalence. Ces émotions ne sont pas forcément très intenses mais elles sont présentes. Et quand elles se reproduisent très souvent, elles finissent par colorer les réactions de celui ou de celle qui les ressent.
Il serait donc logique – et même légitime – que la demande ou le reproche implicite déclenche une émotion : un sentiment d’injustice si on a le sentiment d’être accusé à tort, de la frustration si on a envie de faire autre chose que ce qui est demandé, de l’inquiétude si on se sent au bord de l’épuisement ou si on a le sentiment que les demandes de notre partenaire sont sans fin, de la culpabilité si on sait qu’on pourrait en faire plus, etc.
Ces émotions jouent un rôle direct dans la suite des évènements : ce sont en effet elles qui vont nous inciter à réagir à la situation de telle ou telle manière. L’émotion est en effet le signal qu’une part de nous estime que nous devons nous mettre en action pour résoudre ce qui est considéré comme un problème ou une opportunité.
La colère va nous donner envie de rétablir la justice, l’inquiétude de nous protéger d’un danger, etc. Nos comportements traduisent donc souvent une émotion sous jacente et une intention de changer la situation afin qu’elle soit plus confortable pour nous.
Pourquoi les hommes font nient-ils leur intention de faire changer leur compagne ?
Donc quand les partenaires masculins me disent « je ne ressens aucune émotion, je n’attends rien. Je décris les faits. », cela me laisse perplexe devant leur faculté à ignorer leur propre fonctionnement. Ce qui ne les aide pas à résoudre les problèmes relationnels ou émotionnels qu’ils rencontrent.
En fait, j’ai compris avec la pratique, que pour beaucoup d’hommes socialisés dans une logique de résolution de problèmes, exprimer un fait – « j’ai déjà fait deux heures de ceci et je dois encore faire cela » – est perçu par eux comme neutre et objectif. Ils pensent décrire la réalité, c’est à dire des faits semblant indiscutables … contrairement aux émotions qui sont subjectives et variables.
Cela traduit une forme de hiérarchie entre les faits – devant lesquels on doit se plier – et les émotions qui n’ont pas leur place.
Cette réponse logique est donc pour eux censée mettre fin au problème. Dans mon exemple, c’est donc cessé mettre fin à la demande d’en faire plus, et au reproche éventuel de leur compagne de ne pas en faire assez.
Dire « J’explique juste la situation » permet de rester dans une position de force rationnelle, qui s’appuie justement sur la prétendue supériorité de la rationalité sur les émotions.
C’est en réalité un mécanisme de défense – la plupart du temps inconscient – qui évite d’avoir à gérer l’intensité émotionnelle de l’échange et qui peut servir à mettre fin à la discussion.
Pourquoi je parle de « prétendue supériorité » de la raison sur les émotions ?
Ce n’est pas vrai que la raison est supérieure aux émotions ???
Et bien non ! … déjà cette distinction entre raison et émotions est depuis longtemps dépassée.
Il n’existe rien de tel que « la raison ». Ce qui s’apparenterait le plus à « la raison », ce serait un accord jugé suffisamment satisfaisant pour les différentes parts de nous.
Ces parts traduisent chacune une vision partielle des enjeux de la situation (certaines parts nous alertent sur les risques pour notre santé, notre image, nos finances, etc, d’autres nous alertent sur les opportunités). Ces parts se manifestent à nous par le biais de nos émotions (peur, honte, colère, culpabilité, etc).
Vous pouvez trouver un aperçu du travail de discussion entre ces différentes parts de nous dans l’article « Comment prendre une décision ? ».
Mais vu que ce n’est pas directement le sujet de mon article que Albert Moukheiber, psychologue, chercheur en neurosciences et surtout vulgarisateur hors pair, en parle beaucoup mieux que moi, je vous invite à visionner sa vidéo « Faut-il vraiment opposer émotion et raison ? » sur la chaine Youtube de Welcome to the Jungle :
Mais revenons à nos moutons
Quelles sont les conséquences de nier les émotions dans la communication ?
Il est en effet fort probable que ces hommes nient leurs propres émotions, ou n’en sont pas conscients. C’est quelque chose d’assez couramment décrit.
Je vous invite à ce sujet à lire par exemple « comment devenir moins con en 10 étapes » de Quentin Delval.

C’est un livre écrit par un homme, qui raconte les étapes qu’il a traversées et qui l’ont amené à prendre conscience de le façon dont les stéréotypes masculins l’impactait directement et pouvait nuire à la bonne qualité de ses relations, notamment de couple.
Il y parle très bien de cette tendance à nier ses émotions chez beaucoup d’hommes. C’est très éclairant (et si je n’avais pas été sensibilisée à ce sujet via les accompagnements de couple, j’en aurais été très surprise à la lecture du livre).
En effet, cette négation des émotions – les leurs et celles des autres – ou la tendance à chercher à se débarrasser des émotions par la rationalité joue en réalité de très mauvais tours relationnels. C’est particulièrement vrai quand la relation concernée implique un investissement affectif donc émotionnel. Et c’est donc très piégeant dans les relations intimes de couple et avec ses enfants.
Fonctionner comme ça, C’est un peu s’imaginer qu’il suffit d’un argument rationnel pour ramener notre interlocuteur – ici interlocutrice – à de meilleures dispositions, c’est à dire à être d’accord avec nous.
Si ça fonctionnait comme ça, ça se saurait ! (et on aurait éliminé beaucoup de problèmes depuis longtemps).
D’ailleurs, dans l’immense majorité des cas cette réponse très concrète des hommes ne donne pas les résultats positifs escomptés : la compagne reçoit cette description de ce qui a été fait comme un manque d’empathie pour elle, un refus de l’aider et même une stratégie pour se dégager de toute demande d’aide supplémentaire.
Ce qui est le cas, soyons honnête, même si ce n’est pas volontaire et conscient.
Cette réponse bien que factuelle entraine donc souvent une escalade relationnelle, parfois jusqu’à des échanges assez violents.
La compagne se sent d’autant plus fatiguée et frustrée qu’elle n’est pas entendue. Elle a donc tendance à renforcer sa plainte, à insister dans l’espoir que son compagnon entende enfin ce dont elle se plaint.
Devant ces plaintes et ces demandes réitérées, le partenaire masculin persiste alors dans ses explications rationnelles, espérant ainsi mettre fin une fois pour toutes au problème.
Chacun espére que, comme par magie, l’autre va enfin se rendre à la raison … Ce qui généralement n’arrivent pas.
La relation tourne en rond avec 2 partenaires qui se comprennent de moins en moins et sont chacun de plus en plus frustrés, en colère.
Et ce qui est tragique, c’est que leur intention de départ à tous les 2 était souvent bonne.
Lui voulait montrer qu’il contribuait et éviter un conflit. Elle voulait du lien, du soutien et éviter de se sentir seule. Mais la stratégie utilisée : la rationalisation pour l’un, l’insistance pour l’autre produit exactement l’inverse de ce qui est espéré.
Bon alors on fait comment pour s’en sortir ?
Si vous vous reconnaissez dans le côté féminin – je me plains mais j’obtiens une fin de non recevoir – une discussion globale plus factuelle, sur base de « voilà ce qu’il y a à faire, mais je te laisse décider de ce que tu veux vraiment faire ou non » peut être utile. j’en avais parlé dans mes 2 épisodes sur la charge mentale : « la charge mentale de quoi on parle ? » et « comment communiquer autour de la charge mentale dans le couple ?«
Si vous vous reconnaissez dans ce portrait « masculin », sachez déjà que vous n’êtes pas seul. C’est un schéma appris, souvent renforcé par l’éducation et la société qui valorise la performance et le contrôle chez les garçons notamment.
Mais pour débloquer la situation, la première étape est justement de voir si cette attitude – même si elle vous parait parfaitement logique – vous aide à améliorer votre relation de couple ou pas.
Si cela apaise votre relation, que votre compagne se plaint moins et reconnait votre investissement, alors ne changez rien.
Si, au contraire, la relation se dégrade et que vous avez le sentiment qu’elle abuse, qu’elle ne vous comprend pas, alors c’est le signe que vous pouvez peut-être changer quelque chose.
Je vous propose de faire la chose suivante : la prochaine fois que vous avez envie de lister vos tâches pour vous défendre, essayez de faire une pause de trois secondes. Et demandez-vous : « en quoi cette demande est-elle au moins en partie légitime ? A quoi est-ce que j’accepte de répondre positivement ? Qu’est-ce que je ne peux vraiment pas faire ? »
Cela vous permettra de mieux entendre le message émotionnel de votre compagne, mais aussi de vous positionner clairement et pas seulement de refuser (et croyez-en mon expérience : c’est souvent ce qu’attendent les compagnes = un positionnement clair et pas juste des oui à tout).
Mais vous allez devoir l’expérimenter pour me croire …
Pour aller plus loin au sujet des émotions et du couple
Des articles connexes du podcast peuvent vous aider et notamment :
- Les 2 épisodes sur la charge mentale :
- L’épisode sur ce qu’est un accompagnement de couple (pour démystifier un peu le truc)
- ou encore mon article sur « on se dispute pour des broutilles »
Peu de livres sur le couple trouvent grace à mes yeux, je l’ai déjà dit. Je vous en livre cependant 2 qui peuvent vous être utiles :
- « Corrige-moi si je me trompe » de Giorgio Nardone, un guide pour communiquer de manière plus stratégique (non ce n’est pas un gros mot, et ça peut vraiment aider)
- « Comment rater son couple à coup sûr » d’Emmanuelle Piquet, pour identifier les pièges les plus fréquents qui font foirer une relation de couple.
Et rappelez-vous : dans un couple, on ne se souvient jamais de qui a fait la vaisselle ou qui est allé au magasin de bricolage. On se souvient de comment on s’est senti face à l’autre.
Pour finir …
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