lâcher prise, est-ce si facile que ça ?Le lâcher-prise, la nouvelle injonction à la mode

Nous devons tous lâcher prise selon les chantres du bonheur et de la pensée positive. Le lâcher-prise semble être la clé du bonheur absolu ou du moins d’une meilleure qualité de vie.

J’ai déjà parlé de mes réticences à cette idée de pensée positive dans l’article « la pensée positive, si positive que ça ? » à lire ici.

Si j’adhère sur l’esprit – certes, lâcher prise peut nous aider – je n’adhère pas du tout sur la forme …

De quelle forme je parle ?

Nombre des personnes qui viennent me voir en individuel ont déjà consulté d’autres intervenants avant moi : médecins, psychologues, thérapeutes divers, praticiens de médecines douces, … Et tous leur ont dit la même chose, ou à peu près :

Lâchez prise, arrêtez de vouloir tout contrôler et ça ira mieux !
Lâchez prise et appréciez ce que vous avez !

Des propos qui me sont souvent rapportés tels que par ces personnes :

Ma thérapeute précédente m’a dit que j’avais un profond sentiment d’insécurité et que je ne savais pas lâcher prise.

Le psy trouve que je provoque mon malheur, ou tout au moins que je ne sais pas profiter de chaque instant de bonheur. Je dois lâcher prise.

La plupart du temps, les gens n’ont pas besoin d’un intervenant extérieur pour se dire la même chose : ils se disent qu’ils doivent lâcher prise, être moins exigeants, s’affirmer plus, …

Mais toutes ces personnes se sentent en échec car elles n’arrivent pas à lâcher prise, à faire ce qu’on leur a prescrit ou ce qu’elles se prescrivent à elles-mêmes. Elles pressentent bien qu’il y aurait là une solution mais n’y arrivent pas. Au lieu de résoudre leur problème, cet ordre de « lâcher prise » ne fait que renforcer les difficultés en rajoutant à la souffrance initiale la dévalorisation liée au fait de ne pas réussir à faire ce qu’il faut pour se sortir de là.

Non seulement j’ai des problèmes mais en plus je ne suis pas foutue de m’en sortir !

Pourtant je sais ce qu’il faut faire, mais je n’y arrive pas !

Lâcher prise, la belle affaire !

Si lâcher prise était aussi facile, les gens le feraient spontanément et l’auraient généralement fait depuis longtemps.

Et dans la vie, il y a des tas de sujets sur lesquels nous lâchons prise spontanément, notamment après une période « prise de tête ». Mais le lâcher prise n’apparait jamais dans ces moments-là comme une injonction – « il faut lâcher prise », « je dois lâcher prise » – mais comme une évidence : on SAIT intimement que c’est ce qu’il faut faire et ça se fait tout seul et souvent même ce n’est qu’après coup que nous réalisons que nous avons lâché prise.

Imaginez que vous disiez à quelqu’un de sauter d’un avion en vol sans lui avoir fourni de parachute. Dans cette situation, vous comprendrez aisément que la personne se cramponne au rebord et refuse absolument de se jeter dans le vie.

Et bien lorsque vous dites à quelqu’un « lâchez prise ! » sans autre forme de procès, vous faites la même chose : vous lui demandez de sauter dans le vide sans aucune sécurité.

Il est juste impossible de lâcher prise comme ça …

Je ne peux sauter de l’avion que si j’ai la certitude d’avoir un parachute (et en assumant le risque minime qu’il peut ne pas s’ouvrir).

Je ne peux lâcher prise que si je sais mesurer les risques que je prends en le faisant et si je me sens prêt-e à les assumer.

Lâcher prise est parfois la chose à faire mais l’injonction seule ne suffit pas.

Si vous avez envie de dire à quelqu’un de lâcher prise, si vous vous dites à vous-même de lâcher prise sur un sujet donné, mieux vaudrait remplacer le « lâche prise ! » par quelque chose de plus efficace, comme :

que pourrait-il se passer si tu lâchais prise ? Quels sont les risques ? Que feras-tu si cela arrive ?

La personne ne pourra en effet essayer un nouveau comportement que lorsqu’elle sera d’abord prête à affronter les risques si ce nouveau comportement échoue (voir l’article sur la peur par ici).

Il est impossible de ne pas se comporter.

Même rester immobile sans rien dire et sans rien faire EST un comportement. Et chacun de nos comportements – même les plus bizarres et les plus destructeurs –  a une intention positive à notre égard, nous amène vers un objectif et ce, même si celui-ci n’est pas clair à nos yeux au départ.

Nous avons en effet – et à juste titre – parfois du mal à voir en quoi ce comportement qui nous pose problème – contrôler, nous taire, se scarifier, faire des crises de boulimie, … – peut nous aider. Il est pourtant important d’aller chercher en quoi ce comportement nous aide, ce qu’il nous permet de mieux supporter.

Car nous ne pourrons remplacer le comportement actuel que si nous avons la possibilité d’agir d’une façon différente et au moins aussi efficace que l’ancienne pour atteindre notre but.

Dire à quelqu’un de lâcher prise est donc totalement contre productif tant que la personne ne sait pas par quoi d’autre remplacer le comportement à faire disparaitre.

C’est exactement le même mécanisme dont j’avais parlé dans cet article sur l’éléphant rose (et son pendant rigolo : « n’appuyez pas sur le bouton rouge » ;-)).

Faire un nouvel apprentissage …

Si vous avez identifié le comportement qui pourrait remplacer le comportement actuel, si vous vous sentez prêt-e à prendre le risque que ça ne marche pas, encore vous faut-il faire l’expérience de le mettre en oeuvre pour voir ce qu’il produit, pour acquérir la confiance qu’il peut fonctionner.

Il s’agit alors de faire cette expérience, l’apprentissage qui vous permettra d’intégrer ce comportement comme étant possible ET efficace.

Quelques exemples d’apprentissage qu’on peut faire ou faire faire (uniquement lorsque la personne est prête à assumer les risques potentiels si le nouveau comportement échoue) :

  • A une personne trop perfectionniste qui ne supporte pas l’échec et qui souffre de la situation, on peut ainsi proposer de rajouter une petite erreur volontaire dans son prochain travail. Cela lui permettra de faire l’expérience qu’on peut râter et que ça ne change pas la face du monde ni la façon dont les gens le perçoive.
  • A une personne aux émotions explosives et qui cherche à les contrôler systématiquement, on proposera par exemple d’observer ses émotions à l’aide d’un carnet (identifier l’émotion et les bonnes raisons qu’on a de la ressentir, voir l’article sur le ballon émotionnel) pour qu’elle expérimente que chasser ses émotions n’est pas l’attitude adéquate.

etc, etc, …

Lâcher prise … si je veux !!!

Alors au prochain « lâche prise » qu’on vous dit ou que vous avez envie de dire, demandez-vous plutôt :

  • à quoi sert le comportement actuel ? Que permet-il de gérer ?
  • par quel comportement pourrait être remplacé ce comportement actuel ?
  • quels sont les risques si on change cela ? quels résultats cela va-t-il produire ?
  • est-ce que ça permet de gérer de façon aussi efficace les situations problématiques ?

Alors … bon lâcher prise  … si et seulement si vous en avez envie !

 

Avec tous mes remerciements à Marjorie de « Mes mains ont la parole » qui a trouvé le titre parfait pour cet article !

Photo Credit: Defence Images via Compfight cc

Quelques livres pour aller plus loin (il est possible que vous ne voyez pas les liens ci-dessous si votre navigateur possède un bloqueur de publicité, les liens Amazon étant considérés comme de la publicité) :

  1. Joël MOUNEU a dit :

    Bonjour,
    Merci pour vos articles et la manière dont vous les rédigez.
    J’aime beaucoup votre article et le commentaire de Laetitia BAILLY, notamment « Il s’agit moins de lâcher prise que de s’accrocher autrement. ».
    Le « s’accrocher autrement » me convient bien, très bien. Je sens que je vais l’utiliser aussi.
    Dans le langage populaire, ne dit-on pas « Il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre » ou « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».
    Je suis passionné par les documentaires animaliers. Je vais me servir de l’aventure obligée d’un crustacé renommé. Il s’agit du bernard-l’hermite. Cet animal a une curieuse manière d’évoluer. Il grandit tout au long de sa vie, comme beaucoup d’animaux jusqu’à l’âge adulte. Mais (il y a un mais), il n’a pas de carapace personnelle. Il « pille » une carapace vide, souvent une coquille vide d’escargot de mer et se l’approprie jusqu’à ce qu’elle « chausse petit ». Et là, il en change à nouveau. Donc, tous les bernard-l’hermite ne se ressemblent pas, du moins dans leur apparence ! J’invite tous les curieux, les assoiffés de connaissances à regarder des documentaires sur le changement de coquilles par les bernard-l’hermite. Ils prennent de grandes précautions pour ne pas devenir une proie facile pour les prédateurs potentiels qui rôdent alentours.
    Comme l’être humain a un comportement prédateur à l’égard des animaux, de la nature, mais également des autres êtres humains, même si ce comportement prédateur n’est pas utilisé par tous tout le temps, je comprends tout à fait les réticences des personnes à « lâcher-prise ». Ils essaient tout simplement de ne pas se mettre en danger inutilement.
    La raison d’invoquer le bernard-l’hermite vient de ce moment si particulier du changement d’état (il passe d’une coquille à une autre sans protection). Ce moment, potentiellement dangereux pour lui, est aussi dangereux pour nous qui sommes fragiles lors de ces moments de transition où nous passons d’un état à un autre, volontairement ou pas. Je pense en particulier aux adolescents qui traversent une zone de turbulence sans égale dans la vie d’une personne et sur plusieurs plans : corporel, hormonal…
    Regarder aussi les personnes qui font de l’escalade. Ils ont pratiquement tout le temps trois points d’appui et chaque changement de point d’appui est précédé d’un tâtonnement, d’une vérification de solidité avant d’entamer une nouvelle progression, de chercher un nouveau point d’appui.
    Changer de coquille, changer d’état, changer de comportement, changer de point d’appui signifie anticiper, s’y préparer, se protéger le plus possible et éviter de se mettre en danger le moins possible.
    Et aux aficionados du lâcher-prise pour les autres, aux « injoncteurs » du lâcher-prise (ah ! les injonctions : autre vaste sujet du « conseil » donné aux autres…), je leur propose de s’appliquer à eux-mêmes ce qu’ils imposent (pratiquement) à leurs clients, patients ou autres relations.
    A ceux qui reçoivent une injonction de ce type, je propose de fuir rapidement ce genre de personne.

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