14.10.26 pince clouCe week-end, alors que je trainaissais sur Internet au lieu de préparer les 12 000 conférences et autres interventions que j’ai de prévues dans les semaines qui viennent, je suis tombée sur cette conférence TED très humoristique de A.J. Jacobs (en anglais mais sous titrée en français).

Au début, j’ai rigolé et voilà tout. Puis je me suis dit que, finalement, je devrais peut être faire un article à ce sujet.

Car si la caricature que fait A.J. Jacobs de la poursuite à tout prix d’une vie saine nous fait bien rire, je dois bien constater que parfois cette recherche de « la vie saine » se transforme bien involontairement en problème pour ceux qui sont piégés par les sirènes de « l’ultra solution ».

L’ultra solution, c’est quoi ?

L’ultra-solution » est terme inventé par Paul Watzlawick dans son livre « Comment réussir à échouer : Trouver l’ultrasolution« . Pour résumer, ce serait l’idée qu’il existe un moyen absolu, ultime, parfait qui permettrait non seulement de résoudre le problème mais de le faire disparaitre.

Dans les domaines de la santé mentale ou physique, dans les relations de couple, l’éducation ou le management, cette idée, conduit régulièrement à des catastrophes mais nous continuons inexorablement à vouloir y croire.

Ce que dénonce A.J. Jacobs dans sa vidéo, ce sont exactement ce dont parlait Watzlawick : à trop chercher « LE » bon moyen d’être en bonne santé, nous finissons par nous rendre malades car cette quête sans fin nous rend malade.

Quand les informations sur la santé nous stressent …

Il y a quelques jours, je regardais une émission de télévision où un diététicien très médiatisé, chantre du « régime équilibré », prônait un des 10 000e diktat alimentaire : le sucre serait à bannir car il raccourcirait les télomères (les extrémités de nos gènes) et favoriserait donc le cancer (entre autres), il faudrait donc absolument le supprimer. Ce qu’a oublié de dire ce grand ponte de la diététique, c’est que le stress aussi réduit nos télomères.

Et si chercher absolument le sucre nous stresse – contrôle de nos prises alimentaires que nous avons envie de sucre ou recherche impérative d’un aliment « sans sucre » et stress si on ne trouve pas – alors qui peut nous dire si les avantages liés à l’absence de sucre dans notre alimentation ne sont pas effacés par les effets du stress de la contrainte que nous nous imposons ?

Idem pour toutes les contraintes alimentaires que nous nous imposons volontairement : régimes, alimentation « saine », …

C’est la même chose encore dans le domaine de la santé psychique et mentale : il faudrait faire du sport, méditer régulièrement, penser positivement, lâcher prise, … J’ai déjà abordé les sujets de la pensée positive et du lâcher prise dans d’autres articles à lire ici et . De la même façon, si ces outils deviennent une contrainte, quelque chose de difficile à gérer, alors peut-être serait-il intéressant de se poser la question des bénéfices réels de cette attitude.

Je rencontre tellement souvent des gens coincés dans ces problématiques : « je dois me calmer », « je dois stresser moins », « je dois être zen », que j’en arrive à me demander si on ne devrait pas un peu moins nous donner d’outils pour aller mieux :-/ …

L’ultra-solution dans la relation aux autres …

Je crois aussi que, dans la relation aux autres – enfants, conjoint, travail, … – l’ultra solution est encore plus présente que dans le domaine de la santé. Et plus insidieuse aussi. Car si on ressent assez vite le stress infligé par une trop grande rigidité dans son rapport à l’alimentation ou à ses émotions et qu’on cherche des clés pour s’en sortir, dans les relations, nous avons vite fait d’attribuer à l’autre la responsabilité de l’échec de nos tentatives. Ou bien alors nous cherchons à perfectionner notre moyen encore et encore, pensant que c’est nous qui sommes responsables de l’échec par notre incompétence à appliquer « LA » bonne méthode que nous avions enfin trouvée.

Quelques exemples :

  • Si mon enfant ne se conforme pas à mes attentes, s’il ne se comporte pas comme il faudrait, s’il ne gère pas ses émotions de manière adéquate, alors c’est soit qu’il est capricieux, difficile ou qu’il a un problème. Ou bien alors c’est que moi le parent je n’ai pas assez bien appliqué « LA » méthode d’éducation miracle qui va résoudre tous les problèmes. Combien de parents coincés dans cette problématique s’obstinent à punir et gronder encore plus pensant que cela va résoudre le problème et sans voir que cela ne fait que le renforcer ? Combien de parents coincés dans cette problématique s’obstinent à essayer d’appliquer encore mieux les outils d’éducation non violente pensant que si ça ne marche pas, c’est qu’ils sont des parents incompétents qui n’ont pas assez bien compris la méthode et ne voyant pas que cela ne fait que renforcer les difficultés ? J’avais un peu parlé de ce sujet dans l’article « Sois conforme mon enfant ».
  • Si ça ne va pas avec mon conjoint, c’est sans doute que nous ne communiquons pas assez bien, pas comme il faut, croyance très communément admise. Et s’ensuivent de nombreuses discussions sans fin qui finissent par s’envenimer. Et on finit par reprocher à l’autre son manque de communication, on insiste, on provoque les discussions, ce qui finit par aggraver le problème. Or je constate que de nombreux couples qui fonctionnent parfaitement bien ne communiquent pas tant que ça : ils se disent des choses oui, mais voilà tout et chacun prend du recul dans son coin et change son comportement, ce qui finit par provoquer le changement attendu sans qu’il y aie besoin de mille échanges. Inversement, certains pensent qu’en ne disant rien « ça finira par s’arranger » et se taisent de plus en plus. Ce qui là aussi finit par aggraver le problème car aucun changement n’est possible si on ne sait pas que ça ne va pas pour l’autre …
  • Si mes relations de travail ne se passent pas bien, c’est sans doute que je ne suis pas assez autoritaire pensent certains, mettant un cadre de plus en plus strict, rationalisant de plus en plus et exigeants de plus en plus. D’autres au contraire pensent que si ça ne va pas, c’est qu’ils n’ont pas assez bien écouté leurs collaborateurs, pas assez compris leur point de vue ou entendu leurs émotions. Et là aussi, le cercle vicieux peut s’installer, comme dans l’éducation.

Et plus on s’enferme dans notre méthode sans que les choses évoluent, plus on risque à la fois perdre confiance dans nos capacités à gérer cette situation et de renvoyer sur l’autre la faute. Là aussi j’avais déjà un peu abordé ce sujet dans l’article « quelles sont les causes des conflits ? ».

Je ne le dirais jamais assez :

On peut parfaitement enfoncer un clou avec une pince …

Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises solutions aux difficultés humaines.

Le comportement humain est multifactoriel. Dans ce domaine, les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets et les mêmes effets pouvant provenir de causes différentes. Chercher une cause ou une solution unique à ces problèmes me semble donc peine perdue.

Mieux vaudrait que nous constations une bonne fois pour toute que la ridigité pose problème souvent, que l‘absence de flexibilité face aux circonstances et au contexte nous perd régulièrement.

Que ce que nous avons besoin d’apprendre, c’est à nous adapter et non à appliquer LA méthode « absolue » qui résoudrait enfin tous les problèmes.

 

Photo Credit: tomkidron via Compfight cc

Des livres pour aller plus loin

Pour aller plus loin, quelques livres de Paul Watzlawick et de ses comparses (les liens ci-dessous sont sponsorisés. Si vous ne les voyez pas, c’est que votre navigateur les considère comme de la publicité et les bloque) :

  • Des ouvrages de vulgarisation, pleins d’humour et de métaphores pour comprendre l’approche interactionnelle et stratégique de Palo Alto

  • Des livres plus techniques pour ceux qui veulent en savoir plus sur la théorie qui accompagne cette approche :

  1. C’est ce que Le néolibéralisme nous dicte »adaptez-vous », sachez vous adapter aux nouvelles normes du divin marché et vous serez heureux!

    • Je ne crois pas que le néolibéralisme nous incite à être plus attentif à ce qui est important pour nous, à refuser l’inacceptable sur le plan humain et donc à respecter nos ressentis intimes et personnels.
      Ou alors je n’ai rien compris à ce que je fais moi-même …

      Tout l’équilibre se résume avec cette fameuse citation : « Donne-moi le courage de changer ce qui peut être changé, donne-moi la force d’accepter ce qui ne peut être changé. Et la sagesse de distinguer entre les deux. » que j’avais déjà citée ici : http://blog.scommc.fr/citation-du-jour-42/L

      L’idée est de cesser de croire que faire toujours plus de la même chose va provoquer le changement qu’on attend. Ca marche aussi pour la lutte contre le néolibéralisme d’ailleurs.

  2. À qui s’adresse ce  » donne moi »?
    A un être imaginaire?
    On ne pourra rien changer tout seul .( La preuve :votre blog est là pour aider les parents en difficulté avec leurs enfants )
    Que pensez vous des victimes de burn-out au travail ou des milliers de paysans qui se suicident à cause des dettes contractées pour acheter des semences ogm?
    N’ont ils pas été dupés par les promesses du néolibéralisme?
    La sagesse ne leur est pas tombée du ciel! A eux la faute?

    • Je crois que là, vous me faites un procés d’intention et que vous vous braquez sur un mot sans avoir cherché à lui donner un autre sens que celui que le « néolibéralisme » lui donne apparemment.
      .
      Généralement lorsque les gens sont victimes de burn out, il y a des problématiques d’épuisement = ils donnent trop et se fatiguent jusqu’à ne plus en pouvoir. S’adapter dans ce cadre signifie apprendre à donner moins à l’entreprise et à s’économiser sur le plan personnel, à refuser l’inacceptable pour soi-même. Cela s’accompagne souvent d’un repositionnement face à des demandes abusives de l’employeur et parfois d’une réorientation professionnelle pour donner plus de sens à son travail.

      Idem pour les gens qui en viennent à envisager le suicide. Les aider à se repositionner, à prendre conscience de ce qui est important pour eux et à retrouver un équilibre personnel leur permet souvent de redonner du sens à leur et généralement pas en se soumettant à plus de pression.

      Je ne vois donc pas en quoi s’adapter serait contraire à une lutte contre les abus d’un certain libéralisme.

  3. C’est « s’adapter » le mot qui pose problème?
    Pourtant l’adaptation est la base de l’évolution…..

    Merci pour ce billet, encore une fois…

  4. Merci Magali d’essayer de comprendre ce qui pose problème.
    Je m’explique: ce qui pose problème c’est de s’intéresser aux gens qui ont une vie saine plutôt qu’à ceux qui sont au fond du trou et qui sont oubliés.

    • Suzanne,
      Dans mon métier, j’accompagne essentiellement des gens qui vont mal. Et je constate qu’une bonne partie d’entre eux s’est fait piéger dans la recherche de cette vie saine dont ils pensaient qu’elle allait leur apporter le bonheur et la sérénité. Et c’est cette quête même qui les met en difficulté.

      Je suis désolée mais je ne comprends toujours pas ce que vous reprochez à mon article.
      En termes d’économie comme dans les autres domaines, je ne crois pas qu’il existe une solution idéale ou parfaite qui résoudrait tous les pb.

      Magali, oui le terme « s’adapter » est parfois mal vu. Je n’en ai pas trouvé d’autre pour traduire le fait qu’insister et poursuivre qq chose qui ne fonctionne pas peut maintenir voire aggraver le pb de départ.

  5. Ne vous désolez pas, Sandrine. Vous faites de très bons articles; c’est juste que celui là m’ a fait grincer des dents.
    La quête d’une vie saine et de la sérénité n’est-elle pas la quête de tout un chacun?
    Les gens qui vont mal et qui cherchent à acheter le « bonheurisme » ne sont pas tant à plaindre que les laissés pour compte de la société. Bien sûr, eux ne lisent pas vos blogs, ils ont d’autres soucis et besoins.
    Votre « fonds de commerce » s’adresse aux premiers plutôt qu’aux seconds. Cela je l’ai bien compris et c’est votre droit, mais aussi votre CHOIX.
    Merci d’avoir pris le temps de me répondre. J’apprécie sincèrement l’effort.

    • Les « laissés pour compte » ont aussi les mêmes problèmes psychologiques que les autres mais en pire. Et quand je vois, dans les populations RSA par exemple, le nombre de gens qui sont traités pour des problématiques psychiatriques, je me dis que mon article leur serait justement fort utile … Car ce piège du « il suffit d’insister » et du « toujours plus de la même chose » se manifeste aussi dans les troubles psychiatriques. Leur permettre d’aller mieux sur ce plan me parait au contraire fort utile, pour ne pas dire nécessaire.

  6. Bien d’accord avec vous: Les causes des problèmes sont multifactorielles. Malheureusement la société néolibéralisme ne traite que les symptômes de surface sans en chercher les causes profondes . Les psy ont vite fait de prescrire des psychotropes. Il existe heureusement des éveilleurs de conscience. L’ouvrage  » l’Appel des appels » initié par Roland Gori en est un bon exemple. Le Collectif des 39 s’implique pour faire réfléchir à ce qui se passe actuellement en matière de santé mentale et faire bouger les choses. Nous sommes tous concernés, de près ou de loin , mieux vaut être informé afin de réagir ( et de résister) aux réformes en cours produites au profit de la société qui nous dirige et non aux êtres humains qui la constituent et qui ne font que les subir.

  7. Pour rebondir sur la flexibilité je vous invite à lire cet article du journal Le Monde :
    Au Royaume-Uni, les damnés des « zero hour contracts »
    Le Monde | 24.10.2014 à 17h24 • Mis à jour le 25.10.2014 à 14h06 |
    Par Philippe Bernard (Londres, correspondant)
    Voilà ce qui nous attend si nous ne réagissons pas.
    Si nous ne nous sentons pas concernés, ce sont les générations futures qui pâtiront.

    • Suzan, à aucun moment mon article ne parle d’accepter l’inacceptable ou de ne pas se battre.
      Mon article parle de l’efficacité de nos actions pour changer les choses. Si nous persistons à faire des choses inefficaces, nous ne pourrons que constater notre échec.
      C’est tout ce que je dis.

      S’adapter, ce n’est pas arrêter de se battre, c’est se battre plus efficacement.

      Un exemple : quand un parent vient me voir parce que son enfant ne mange pas ou ne travaille pas à l’école, quand quelqu’un vient me voir parce que son/sa partenaire n’a plus de désir pour lui/elle, je ne lui demande pas de renoncer à cet objectif. Au contraire : cet objectif est primordial. Je l’interroge uniquement sur la façon dont il s’y prend pour l’atteindre et nous faisons le constat ensemble que pour logique qu’elle soit, la façon dont il s’y est pris jusque là n’a pas fonctionné et qu’il parait donc utile d’essayer autre chose.
      C’est tout ce que je dis.

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