demain-j-tais-folle_9782746735606J’avais prévu de rédiger un article sur le lâcher-prise mais je suis en train de lire un livre extrêmement intéressant sur la schizophrénie. Il a été écrit par une schizophrène qui a guéri de cette maladie, aussi incroyable que cela puisse paraitre à ceux qui adhèrent à une vision plus classique de la santé mentale.

Je viens de découvrir un extrait qui me parle beaucoup et je vous le livre, avec quelques explications.

Peut-être vous dites-vous que vous n’êtes pas concerné par la schizophrénie, que cela  ne concerne que quelques cas extrêmes. Cependant, la façon de considérer ces manifestations extrêmes déteint sur la façon dont nous abordons tout ce qui sort de la « norme ». Et cela nous incite à traiter certaines choses de façon inadéquate, y compris nos propres comportements quotidiens …

Je vous livre le passage écrit par Arnhild Lauveng et je reviens ensuite vous parler plus en détail de ma façon de voir les choses :

« Les loups me tourmentaient beaucoup. De gros loups repoussants, avec des yeux jaunes, une haleine fétide et des dents acérés. (…) Il y avait des loups partout. Je vivais entourée de loups. Je les voyais, j’entendais leurs jappements, il m’arrivait même de pouvoir les sentir. Ca me perturbait car je savais qu’il ne pouvait pas y avoir des loups partout (…). Et malgré tout je les voyais. Que devais-je croire alors ? Il nous arrive de dire « Je n’en crois pas mes yeux ». Mais c’est ce que nous faisons, même quand ce que nous voyons nous étonne au plus haut point. Nous avons l’habitude de compter sur nos yeux, nos oreilles et nous considérons habituellement ce qu’ils nous racontent comme réel. Alors que faire quand on voit une chose dont on ne sait au fond de soi qu’elle ne peut pas être ?
J’avais très peu de connaissances en matière de psychologique, encore moins en neuropsychologie (…). Je ne savais pas que quand on imagine quelque chose, quand on se représente des images d’une situation, on se sert exactement des mêmes voies visuelles que quand on regarde un objet extérieur. J’avais 17 ans et je savais que les gens qui voyaient des choses inexistantes étaient « cinglés ». Et ce que je connaissais de la folie, je l’avais principalement vu dans des films américains et des livres comme « Vol au dessus d’un nid de coucou » et « je ne t’ai jamais promis un jardin de roses ». Ca m’avait persuadée que je ne me sentais pas si folle. Et je ne me sentais pas si folle d’ailleurs. J’étais perturbée, effrayée et malheureuse, mais j’étais toujours moi, et bien convaincue de ne pas être aussi timbrée. La seule issue logique consistait donc à ne plus penser que je voyais des choses qui n’existaient pas et à croire que les loups étaient réels. Très réels. Même si je trouvais en mon for intérieur que c’était un peu étrange, personne ne réussit jamais à me convaincre du contraire, quelle que fût la force de l’argumentation. Non pas que je n’étais pas d’accord avec leurs arguments, je l’étais, mais le tribut lié à mon assentiment aurait été trop lourd à payer.

Il y avait une autre raison pour laquelle je ne pouvais pas être d’accord avec le fait que les loups – et tout le reste de ce que je voyais et entendais – fussent des hallucinations, c’était que je sentais en moi qu’ils étaient importants. Quand il a été clair pour tout le monde que j’étais malade, après être allée chez le psychologue un moment et avoir fini par être internée, on se mit à me répéter que j’étais malade, que c’était pour ça que je voyais ces choses-là. Les loups devenaient un symptôme, un élément indésirable et sans importance, comme la toux ou une éruption cutanée, qu’il fallait faire disparaitre. Ils devenaient un défaut, une faiblesse, le résultat de connexions défectueuses dans le cerveau dûes  à des facteurs génétiques ou à une enfance traumatique, voire les deux. Cette explication ne cadrait pas avec ce que je savais. Car sans pouvoir l’expliquer, et sans être capable de le justifier, je savais que mes loups n’étaient pas une erreur. A l’instar de tout ce que je voyais ou entendais, ils étaient des vérités exactes et importantes, exprimées maladroitement, à peu près comme des rêves. Et comme ces derniers ils devaient être interprétés pour avoir un sens. Mais pour y parvenir il fallait d’abord comprendre qu’ils étaient vrais et réels, même si c’était une vérité métaphorique et non littérale. »

Une autre façon de voir la maladie mentale

La façon habituelle de voir la maladie mentale est, comme le décrit Arnhild Lauvent, un dysfonctionnement du cerveau. Le « malade » a donc le choix entre être fou et … être fou.

Je m’explique : si la personne reconnait qu’elle a des comportements anormalaux, alors elle reconnait  qu’elle est folle. Si la personne ne reconnait pas qu’elle a des comportements anormaux, alors elle est considérée comme folle par son entourage et notamment par les soignants.

Aucune issue positive possible.

Si, au contraire, on considère ces comportements comme étant le produit d’un cerveau et d’un inconscient parfaitement normaux, alors des issues sont possibles. Les comportements observés sont simplement les meilleures adaptations possibles qu’a trouvées la personne pour s’adapter à un contexte douloureux et difficile à gérer.

Ils ne sont donc pas le signe d’un dysfonctionnement du cerveau mais de son trop bon fonctionnement au contraire, de son acuité importante aux risques, de sa sensibilité  précise aux blessures psychologiques, …

Voir les choses de ce point de vue permet de donner du sens aux symptômes, ce qui soulage les personnes qui en souffrent : elles ne sont pas folles, elles ne dysfonctionnent pas, au contraire. C’est à la fois rassurant et aidant : je ne suis pas dingue et je peux travailler sur les façons de changer ce qui, dans mon comportement, ne me convient pas.

Lorsque je comprends les choses de ce point de vue, je peux m’intéresser au contexte qui me fait souffrir, agir sur celui-ci lorsque cela est possible ou aller vers les apprentissages – relationnels, émotionnels, … – qui me permettront d’avoir des comportements moins douloureux pour moi.

A noter : un article à propos de maladie mentale : « Et si la maladie mentale n’existait pas ? »

Pourquoi je vous parle de santé mentale ?

Comme je le disais en introduction, vous vous dites probablement que ce sujet ne vous concerne pas vraiment. Ce n’est pas vraiment le genre de sujets que je traite sur ce blog habituellement, même si c’est le genre de difficultés que je peux aborder en accompagnement.

Je pense au contraire que le sujet de la santé mentale nous concerne tous.

D’abord rarce qu’aucun de nous n’est à l’abri d’un évènement douloureux ou d’un contexte difficile qui peut l’amener à vivre des épisodes troublants du point de vue mental.

Mais surtout parce que la façon dont nous traitons nos manifestations émotionnelles et certains de nos comportements – peurs, angoisses, violences, addictions, rituels, TOC, obsessions, troubles alimentaires, … – dépend directement de la façon dont nous les considérons.

Faire disparaitre les comportements « pas dans la norme » ?

Si nous les considérons simplement comme des dysfonctionnements à éliminer, nous passons notre temps à lutter contre eux, ce qui est généralement voué à l’échec ou bien nous condamne à une vie de lutte et de contrôle permanent.

Si nous les considérons comme des adaptations utiles pour nous, aussi bizarres que ça puisse nous paraitre, nous pouvons alors chercher en quoi ces comportements nous sont utiles, ce qu’ils nous aident à gérer.

Ces comportements ne sont pas anormaux ; par contre ils peuvent être très douloureux à vivre et dans ce cas, vous pouvez cherchez à apprendre comment gérer les situations difficiles différemment.

Notre ancien comportement – le comportement « hors normes » – est le fruit d’un apprentissage. Durant notre vie, nous avons fait l’apprentissage que ce comportement était une façon de gérer certaines situations. Un mode de gestion avec des avantages et des inconvénients mais un mode de gestion quand même. Or on ne peut pas effacer un apprentissage, on ne peut qu’élargir son répertoire en apprenant d’autres comportements de façon à avoir le choix.

Nous aurons alors le choix : avoir recours à notre ancienne façon de gérer les choses – le comportement jugé « hors norme » – ou bien avoir recours à la nouvelle façon que nous avons apprise.

Car ce qui soulage la souffrance psychique, ce n’est pas d’avoir un comportement socialement adapté, c’est d’avoir le choix de le faire ou pas.

Utiliser aussi cette façon de voir dans l’éducation de nos enfants

Cette façon de voir s’applique à nous-même mais aussi à notre entourage, notamment nos enfants :

  • quel contexte déclenche le comportement que nous jugeons inadapté ?
  • Quelle est son utilité pour l’enfant en question ?
  • De quel apprentissage a-t-il besoin pour gérer la situation différemment ?
  • comment puis-je lui faire faire cet apprentissage ?

… tout en gardant en tête qu’il peut faire le choix de continuer à utiliser le comportement qui ne nous convient pas pour gérer les choses.

Cette attitude est beaucoup plus aidante pour nos enfants que de chercher à faire simplement disparaitre un comportement, ce qui met généralement les enfants en échec car ils ne savent pas comment gérer autrement.

PS : mon avis sur les psychotropes

Les psychotropes peuvent parfois être utiles lors de certains épisodes. Pour moi, ils sont plutôt une bouée qui maintient à la surface le temps de réapprendre à nager.

Mais cela signifie à mon sens qu’ils ne devraient pas être utilisés seuls mais accompagnés d’une thérapie qui va permettre de nouveaux apprentissages à la personne (et non orientée sur la recherche des causes dans le passé, ce qui n’aide pas les personnes à s’adapter différemment).

 

Si cet article vous parle, si vous pensez qu’il peut être utile à d’autres, alors n’hésitez pas à le partager sur les réseaux sociaux. Merci !

 

Pour aller plus loin, quelques livres (si vous ne voyez pas les liens, c’est parce que votre navigateur considére les liens sponsorisés Amazon comme de la publicité) :

  1. Bonjour,

    Votre article me parle et fait écho à ma propre expérience.
    Je suis atteinte de TCA depuis l’adolescence. En un mot comme en cent, je suis anorexique.
    À 40 ans passés, me direz vous, ça craint. Ça relève du caprice. Mais oui mais oui, on voit que vous n’avez jamais été confronté à ce sentiment de vertige, d’être au bord d’un gouffre sans fond, de le regarder, de l’observer, et de rêver d’y plonger.
    La dépression, les anti dépresseurs, tout ça tout ça, j’ai connu. Et aujourd’hui je vais mieux. Depuis qu’une psychanalyste m’a fait comprendre que cette anorexie n’était que symptôme. Et que j’avais le choix. Oui j’ai le choix. Aujourd’hui je vais mieux, je gère les crises, parce que j’ai compris que c’est ma façon de m’adapter à la situation. Ce n’est plus une maladie honteuse. C’est juste un symptôme. Comme le nez qui coule. Si je trouve pourquoi la crise a envie de se déclencher, si je mets des mots dessus, alors je peux l’éviter. Ça me coûte quelques nuits sans sommeil à la recherche du pourquoi. Ça fait mal. Ça fait très mal. Mais je peux le faire. Et quand ça semble trop dur, je regarde les enfants, et je me demande si j’ai envie de leur imposer la vision d’une mère absente, qui se malmène elle même, qui pourrait finir à l’hôpital. Pour qu’ils pensent qu’ils ne sont pas assez importants à mes yeux pour faire l’effort de m’en sortir? Je le refuse.
    J’ai juste la chance d’avoir rencontré la bonne personne, qui m’a donné les bons outils. Je ne suis pas folle. Vu de l’extérieur, je suis une mère responsable, une professionnelle de santé fiable et efficace. Une sorte de roc impassible. Chuuuuuut, je suis sous couverture 😉

  2. Marie-Laure di Mango a dit :

    Merci pour cet article passionnant, tu touches du doigt ce qui fait défaut aujourd’hui en médecine, l’écoute des signaux du corps que l’on fait taire systématiquement par le biais de certains discours et de moult médicaments! Merci encore.

  3. Céline Bernard a dit :

    Bonjour,
    Encore un article qui fait du bien ! Je vous en dis un peu plus : enseignante entre 1995 et 2012, j’ai : beaucoup pleuré, écopé d’anti dépresseurs miracles, tenté de démissionner à 2 reprises, sacrifié mon mariage, supplié les gestionnaires de m’accorder divers détachements, etc… Je pensais que j’étais trop sensible, trop nulle, que je manquais d’énergie, voire que je n’étais pas faite pour ce métier (sans pouvoir m’empêcher d’y retourner, à chaque fois, par un autre biais, ce qui fait réfléchir quand même….) Mon entourage me regarde comme le lait sur le feu. Bon.
    Et comme vous dites, j’ai pris conscience de la manière dont je considérais les choses et, en cherchant le sens de ce qui m’arrivais, en acceptant de prendre de la distance pour « me regarder » objectivement et avec l’aide de personnes magnifiques (qui vous ressemblent -du moins par leur activité professionnelle), j’ai séché mes larmes et j’essaie de réinventer les solutions qui me conviennent le mieux au quotidien. Désormais, je peux me dire que « j’ai tiré mon épingle du jeu. »
    Alors merci de ce bel article. Les dysfonctionnements mentaux et émotionnels nous affectent tous à des échelles différentes, à des moments différents, etc. Certains seront étiquetés, d’autres non. Les remettre à leur juste place, c’est avancer vers la liberté.
    Bonne semaine à tous ceux qui voient les choses autrement,
    Céline B.
    https://www.facebook.com/EcriturePlurielle

  4. Cet article me parle beaucoup et donne à réfléchir (s’il pouvait donner à réfléchir à d’avantage de personnes qui en ont bien besoin, on avancerait dans de nombreux domaines…)! Merci pour cette réflexion, cette ouverture…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may use these HTML tags and attributes:

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>